mercredi 16 octobre 2019

Des M@P à L'Ariane

C’était un mardi soir d’octobre (le 15) à la bibliothèque municipale de L’Ariane. Comme nous en étions convenus, Safoua nous a rejoints avec un groupe d’une vingtaine d’enfants qu’elle était allée chercher à la sortie de l’école, ainsi que des adolescents de son association - les Jeunes Musulmans de France - intéressés par l’accompagnement scolaire. Je leur ai proposé un mode de fonctionnement. Les enfants s’installent à une grande table où les adolescents les aident à faire leurs devoirs. De mon côté, je choisis une petite table un peu à l’écart sur laquelle je pose mon ordinateur portable - avec, ouvert sur l’écran, un Moulin à paroles (M@P).

Devant la petite table, trois chaises : une au milieu pour moi et deux, de part et d’autre, pour les élèves.

La consigne est simple : "Vous m’adressez deux enfants, je les fais travailler sur le M@P pendant une quinzaine de minutes, puis je vous les rends et vous m’en adressez deux autres." J’ajoute une clause importante : "Les enfants sont accompagnés par une grande (ou un grand) de l'équipe, qui reste debout derrière nous pendant tout le temps de l’activité. Le but est d’observer."

Un jeune homme se déclare aussitôt intéressé. Il m'amène deux enfants de CM que je fais travailler sur Une chanson de Norge. Ceux-ci sont ravis, ils rient, ils échangent. Le quart d'heure s'écoule à toute allure, le jeune homme derrière nous n'en a pas perdu une miette. Je lui dis : "Tu veux prendre ma place ?" Il me répond : "Je peux ?" Et le voici aux manettes.

Je suis resté dans le voisinage, à feuiller des livres et à bavarder avec Riadh, le responsable du lieu. Durant les trois-quart d'heure qui ont suivi, notre coach a conduit l'activité de trois binômes d'enfants. Il a fait appel à moi une fois pour que je l'éclaire sur un point de grammaire. Pour le reste, il était à son affaire et, chaque fois, les enfants ont demandé s'ils pourraient revenir bientôt pour une autre séquence d'activité.

Rhiad regardait les protagonistes avec beaucoup de curiosité. Il m'a dit : "Ça fonctionne..." Puis, un peu plus tard, il a ajouté : "La prochaine fois, j'installe deux ou trois autres ordinateurs portables..."

Avant de nous séparer, j'ai demandé au jeune homme son nom et son adresse e-mail. Il s'appelle Elyas. Je lui ai promis de lui écrire et nous nous sommes donné rendez-vous dans trois semaines, après les vacances de Toussaint, pour un vrai démarrage de l'atelier.

samedi 12 octobre 2019

Jouissance dans le parler

Le poème n’a pas besoin d’explication. Il dit ce qu’il dit comme il le dit. Il se dote des moyens qu'il faut pour le faire. En conséquence de quoi, comme le souligne Jacques Roubaud, il ne dit rien - à savoir rien qui puisse être dit autrement qu’il ne fait. Il est comme un espace alternatif dans lequel séjourner - pour en explorer toutes les allées, tous les recoins, pour se nourrir des images qu’il contient, pour en respirer l’air, c’est-à-dire la musique. Un poème est un peu l’équivalent de ce qu’est l’analyse selon Jacques Lacan, à savoir "le poumon artificiel grâce à quoi on essaie de trouver suffisamment de jouissance dans le parler pour que l'histoire continue".

La difficulté tient néanmoins à ce que, le plus souvent, quand on est seul, on le lit trop vite. Une analyse dure plusieurs années tandis qu’un sonnet se lit en un instant. Un roman vous accueille et vous abrite pendant des jours et des semaines. On a le temps de s’y habituer. On a le temps de l'habiter et de se faire une idée assez précise des lieux et des personnages qui y évoluent. Je pense aux images que Bathus compose en illustrations des Hauts de Hurle-Vent. Je pense à celles que Pierre Le Tan ajoute au Memory Lane de Patrick Modiano. Souvenez-vous du temps que vous avez pu passer, enfant, à lire et relire les premiers chapitres du Grand Meaulnes ou de L'île au trésor. Tandis que, pour déployer son espace, pour ouvrir sa respiration, pour devenir le poumon artificiel dont parle Jacques Lacan à propos de l’analyse, le poème a besoin d’échapper au mode de lecture - solitaire, visuel, silencieux, rapide - qui est celui du roman.

Le poème a besoin qu'on le gonfle à l'hélium, comme un ballon. Et le moyen le plus sûr de le faire est de le mettre en chanson. Aragon avait-il prévu que certains de ses poèmes seraient un jour mis en musique et chantés par Georges Brassens (oui, le premier), Léo Ferré, Jean Ferrat ou Philippe Léotard ? Je l’ignore. Le fait est que la réalisation que ceux-ci en donnent me paraît largement supérieure à celles que j’atteins par mes propres moyens. Je lis, comprends et éprouve Aragon mieux à travers eux que je ne le fais en le lisant du bout des yeux. Ce n’est pas que la musique ajoute à ces textes, ni l'expression de la voix, c’est que celles-ci en favorisent le déploiement. Qu’elles creusent une profondeur dans laquelle je peux me lover, me loger en même temps qu’elles me permettent de les installer dans ma mémoire. La musique après cela aussi bien pourra se taire.

Avec ou sans musique, en silence ou à haute voix, le poème est fait pour être lu de mémoire. La jouissance dans le parler veut qu'on cherche ses mots, qu'on les tire de son esprit en même temps que de son corps, et qu'on les mâche comme on fait d'une pomme ou du vin. Géo Norge écrit : "Une chanson bonne à mâcher / Dure à la dent et douce au cœur. / Ma sœur, il faut pas te fâcher, / Ma sœur".

vendredi 11 octobre 2019

Plume d'ange

Au début je me demandais si elle aussi me reconnaîtrait, ou plutôt si, comme moi, elle marquerait une hésitation, dans quel cas mon doute aurait été levé, je n’aurais plus hésité à la reconnaître, de même qu’elle de son côté. La voyant s’arrêter, s’interroger en me voyant, je n’aurais plus douté. Mais, les premières fois que nous nous sommes croisés, je n’ai pas perçu cette hésitation. Son regard aux yeux clairs a glissé sur moi sans s’arrêter, ou alors un si bref instant, celui d’un battement de paupières, que je n’y ait pas cru. Et maintenant il est trop tard, elle ne me voit plus. Ou peut-être, maline, me garde-t-elle en marge de son champ de vision en se moquant un peu. C’est ce que je finis par croire.

Je ne sais pas son nom, pour peu que ce soit elle, je sais que je l’ai su, ou plutôt son prénom, mais je ne le retrouve pas. Une nuit, à coup sûr, un rêve me le livrera clairement, mais ce n’est pas encore arrivé, et dans ce moment je pourrai douter encore si c’est celui de la personne que je croise, de cette vieille femme maigre, pauvrement vêtue, aux cheveux rares et filasses, au regard bleu et à l’air égaré. Toujours seule, le pas hésitant comme d’une qui aurait bu ou qui, sans être folle, perdrait un peu la tête. Ses sorties me semblent restreintes à ce quartier, sauf cette fois, il y a quelques jours seulement, où j'ai été surpris de la voir dans le tramway et où, à une demande de renseignement qu’elle a lancée d’une voix un peu forte, sans regarder personne, "Quelqu’un peut me dire où est la station Magnan ?", je lui ai répondu que c’était la suivante, qu’elle n’avait pas à s’inquiéter, ce qui lui a fait hocher la tête mais sans me répondre, sans me remercier.

Une raison que j’ai de croire que c’est elle tient au quartier, ou peut-être est-ce à l'inverse le quartier qui m’induit en erreur. Le fait est que si mon souvenir est exact, il remonte à plus de cinquante ans. J’avais seize ou dix-sept ans. C’était avant 68, la brève époque où j’ai fréquenté les surprises parties. Nous ne savions pas toujours qui était la personne chez laquelle nous nous réunissions pour danser. Cela se passait l’après-midi. Quelqu’un vous indiquait une adresse et vous alliez frapper à la porte. La musique et la fumée des cigarettes vous attiraient au bout du couloir. Souvent vous repartiez sans avoir identifié la personne qui recevait, en tout cas, même si vous l’aviez repérée de loin, parmi les autres, sans vous faire connaître. Et cette jeune fille était plus âgée que moi peut-être d’un an ou deux, et elle était très populaire. Blonde, libre et audacieuse dans ses manières, très courtisée. On parlait avec envie de la bande de copains qu’elle traînait avec elle et qui étaient les premiers invités aux surprises parties qu’elle organisait dans l’appartement de ses parents. Où il y avait des chansons de Ray Charles et des bouteilles de whisky en plus du Coca-Cola. C'était à l’angle de la rue Rossini et de la rue Guiglia. L’immeuble s’appelle le Beethoven. Blanc, aux lignes dures, il n’a pas changé, mais à l’époque il venait d’être construit et paraissait plus chic. Tout avait l’air plus chic alors. Maintenant la rue Guiglia s’enfonce tout près de là dans un tunnel qui est comme une porte de l’enfer.

Elle avait dix-huit ou dix-neuf ans, aujourd’hui elle doit en avoir un peu plus de soixante-dix, et elle occupe toujours l’appartement qui avait été celui de ses parents, que ceux-ci avaient sans doute acheté au moment où il avait été construit, où peut-être elle a toujours vécu, près d’eux, où sans doute ils sont morts, dans ce quartier dit des Musiciens qui était alors prestigieux, à cent mètres du square d’Alsace-Lorraine que Patrick Modiano évoque à plusieurs reprises dans Les dimanches d’août et où à présent elle vit seule, ne s’en écartant plus guère, presque toujours à pied, comme par crainte de se perdre.

La jeune fille était la plus jolie et populaire de son lycée, peut-être déjà de la faculté de droit, avec des parents riches, dont j’imagine qu’ils possédaient un chalet à la montagne, une voiture pour voyager en Italie, et qui ne lui refusaient rien. Aujourd’hui c’est une vieille femme pauvre et égarée, qui parle seule dans la rue en s’arrêtant quelquefois comme si elle avait oublié d’acheter un produit indispensable au Monoprix de l’avenue Jean Médecin, ou comme si elle craignait de se perdre, et qui peut-être ne se souvient plus elle-même de cette période de gloire qu’elle a connue, où elle traînait tous les cœurs après soi, où elle semblait l’héroïne d’une nouvelle de Scott Fitzgerald ou de Truman Capote, et qui apparaît maintenant comme un personnage de Marguerite Duras. Mais je me dis qu’un jour peut-être je la verrai trébucher sur un trottoir, se tordre une cheville, se blesser au front, perdre connaissance. Alors je la soulèverai et je l’emporterai jusque chez elle entre mes bras, légère qu’elle est comme une plume d’ange.

mercredi 9 octobre 2019

Que voulez-vous évaluer ?

Quand un enfant apprend, il est content de le faire. Je lui propose une activité de lecture-écriture ou une activité de jardinage, et cette activité se déroule dans le calme, l’enfant s’y montre attentif et, quand l’activité se termine, il se déclare satisfait et il demande quel jour prochain il pourra s'y remettre. Je sais alors qu’il a appris, que l’activité lui convient et que donc je ferai bien de lui en proposer l’occasion, de nouveau, sans trop attendre. Voilà comment devrait fonctionner une école. L’enfant est-il content de l’activité que nous lui avons proposée, à laquelle il s’est livré avec calme, en se montrant attentif la plupart du temps, voilà la seule question que devraient se poser les maîtres en matière de programmation et d’évaluation des activités. Le reste, ce qu’on appelle "approche par compétences", au niveau élémentaire au moins, et au moins pour ce qui concerne l'apprentissage de la langue, est un fantasme technocratique. Les objectifs et les cases à remplir sont des diversions qui nous éloignent du vrai métier. Dans la réalité des faits, personne ne sait jamais précisément ce que l’enfant apprend, ni pourquoi ni comment il apprend au gré de l’activité qui lui est proposée. Les enfants qui participent au même atelier apprennent toujours de manières différentes. Je peux me demander lequel est le plus heureux d’avoir participé à cette activité, lequel est le plus désireux de recommencer le lendemain, mais il n’y a aucun sens à se demander lequel a le plus ou le mieux appris. Ni même précisément ce qu'il a appris. Ce plus et ce moins, ce comment et ce pourquoi, sont leur affaire. L’affaire de leur psychisme, de leur destin personnel. De leur charisme (ou de leur karma). Cet enfant participe à un atelier de jardinage, il est possible qu’il n’y apprenne rien de positif mais qu’il y acquière rêveusement le goût du jardinage et qu’un jour il en fasse son métier. Dans le texte que je lui propose de lire, est-ce le thème qui l’intéresse ou telle forme grammaticale qu’il trouve amusante et qu’il aura plaisir à utiliser ? J’ai connu une fillette qui, sans savoir lire, a participé pendant quatre ans aux ateliers de lecture que j’animais avec une psychologue dans un CMP niçois. Le docteur Georges Juttner, chef du service, avait intitulé cela "Bibliothèque verte" en hommage à Françoise Dolto. Certains tests déclaraient la fillette en question "déficiente intellectuelle", si bien que nous pouvions douter qu’elle apprendrait un jour. Mais elle tenait à venir. Elle apprenait de mémoire des bouts de poèmes ou de contes qui se retrouvaient dans l’activité de notre atelier une année après l’autre, et elle en était contente. Je n'ai pas dit "ravie", juste "contente". Elle y mettait du sérieux. Elle en parlait avec les autres. Elle illustrait les textes de petits dessins qu’elle conservait dans une chemise et elle les consultait et commentait chaque fois qu'elle en avait le temps (souvent quand les autres écrivaient, ce qu'elle faisait mine de ne pas voir). Elle aimait remonter dans le passé. Puis, un jour enfin, elle a su lire. Nous nous en sommes aperçu à ce qu’elle a corrigé l’épellation d’un mot qu’en donnait un autre enfant. La psychologue et moi-même étions émus. Nous l’avons félicitée. Mais l’intéressée ne semblait pas bien voir l’importance de la chose. Elle nous a signifié qu’au cours de ces quatre années, elle avait bel et bien lu, toujours, que c’était bien pour le plaisir de lire avec les autres qu’elle ne manquait jamais une seule séance de cet atelier. Et nous avons dû convenir qu'elle disait juste. Que c’était elle qui avait raison.

Des M@P à L'Ariane

C’était un mardi soir d’octobre (le 15) à la bibliothèque municipale de L’Ariane. Comme nous en étions convenus, Safoua nous a rejoints ave...