mardi 23 avril 2019

Nagra

La maison que j’habitais l’année où j’ai commencé à m’occuper sérieusement de musique se trouvait à la lisière de la ville. La façade regardait la ville, l’arrière était tourné vers la forêt. D’abord, sous la fenêtre de notre chambre, c’était un jardin étroit où nous cultivions des légumes et où nous étendions du linge, puis s’étendait la prairie sur laquelle il arrivait que paissent quelques moutons, plus loin encore se profilait la forêt avec, au-dessus d’elle, des montagnes enneigées. La fenêtre de notre chambre, au premier étage de la maison, regardait la forêt. Je me levais au milieu de la nuit et j’écartais le rideau de la fenêtre. Je me tenais debout dans l’embrasure de la fenêtre et je regardais le jardin dans la nuit avec le linge étendu et, par-delà, la lisière de la forêt d'où je m’attendais à tout instant à ce que surgisse un renard ou un sanglier. D’où j’imaginais que sortirait un cerf. Il me regarderait sous les traînées d’étoiles. Nos regards se rencontreraient en dépit de la distance. À l'époque où il est devenu pensable pour moi d'abandonner la philosophie, où j'ai envisagé la possibilité de poursuivre mon travail de philosophie sur un autre mode enfin en composant de la musique, en arrangeant des sons, la maison que j'habitais n’était pas la mienne mais celle d’une jeune femme que j’avais rencontrée dans une université d’un autre pays. Elle m’avait parlé de cette ville d’où elle venait et de la maison où elle avait grandi et que lui avaient laissée ses parents, tous deux disparus dans un accident d’avion. J’avais beaucoup voyagé, il m’était arrivé d’habiter à l’entrée du désert, dans une maison dont je sortais la nuit pour regarder les étoiles et entendre les cris d’oiseaux et de petits mammifères, et l’idée m’était alors venue de faire des enregistrements sonores de tout ce qui s’entendait à l’intérieur et à l’extérieur de cette maison, mais je ne l’avais pas réalisée, j’avais laissé passer l’occasion. Cette fois j’avais apporté un Nagra. Maintenant je me souvenais des différents lieux où j’avais vécu et où j’aurais pu faire des enregistrements, je me souvenais du clapotement de l’eau dans les canaux obscurs comme de l'encre et du bruit de moteur des petites embarcations qui nous apportaient des vivres le matin, celui des cloches et des battements d’ailes des pigeons qui s’envolaient au-dessus des jardins qui nous entouraient et dont je rêvais de franchir les murs. Je devrais pouvoir retrouver les e-mails que j’adressais alors aux quelques personnes qui, de loin, suivaient mon travail de recherche en philosophie analytique et auxquelles je faisais part pour la première fois de mon désir d'abandonner tout cela pour composer de la musique, de ma curiosité insatiable à l’égard des sons.

+ Poétrie

lundi 22 avril 2019

Les jardins vénitiens | Jean-Paul Kauffmann



Retranchées au cœur des palais, ces architectures de verdure, élégamment masquées à la vue, sont la splendeur cachée de Venise. Leur beauté est à proportion de leur secret. "La végétation, dans cette ville de pierre, est si précieuse qu’on la cache, on l’enferme", relève Sartre. Il qualifie les jardins de "geôles flottantes". Clos de murs et de portiques, ornées de statues, de fontaines et de nymphées, ces cabinets végétaux sont de mai à octobre l’espace où l’on vit.

Venise à double tour, éd. Équateurs Littérature, 2019, p. 95.

dimanche 21 avril 2019

Dans le Château Noir | Claude Ollier


Le Château Noir est accroupi sur ce roc d’enfer, suspendu comme une menace au-dessus de cet abîme. Le Château Noir existe. Il a une place sur la terre et sur la carte, il est plus terrible à voir que les horribles châteaux dessinés par l’imagination extravagante et maladive des poètes !

Le voyageur descend lentement, se trouve devant un nouveau corridor obscur, un vrai tunnel où règne une odeur âcre, l’odeur de la vieille terre qu’on vient de remuer. Il avance avec difficulté. À la fin, pourtant, il arrive devant une porte qui, bien qu’elle semble fermée à clef, cède un peu quand il appuie la main.

Une lumière brille de l’autre côté de la porte… Quel spectacle ! Un homme est là au centre de la pièce, assis à un petit bureau, et il écrit. Il tourne le dos. On ne voit que son dos, monstrueux, courbé. Que fait-il là, solitaire ? Qu’écrit-il ? À qui écrit-il ?

Ah, voir sa figure ! Le surprendre ! Le voyageur avance d’un pas…

Claude Ollier, "Pulsion", dans L'Arc, spécial Jacques Derrida (N° 54, 3e trimestre 1973) repris dans Nébules, Flammarion, 1981

[Ce texte est un montage. Claude Ollier emprunte le premier des 3 fragments à Jules Verne (Le Château des Carpathes, 1892), le second à Bram Stoker (Dracula, 1897) et le troisième à Gaston Leroux (Le Mystère de la chambre jaune, 1907).]

samedi 20 avril 2019

Loin d'Alger | Ali Ezhar


Leur vie à "Tam" se regarde en sépia. En cette saison des vents, le sable a teint en ocre la lumière du jour. Celle-ci se rapproche drôlement de la couleur du latay (thé, en arabe) qu’ils sont en train de préparer. Sous le toit en paille d’une petite cahute, quelques Kel Tamasheq (Touaregs) se retrouvent autour de charbons embrasés sur lesquels infuse leur "spiritueux". La nuit tombe sur Tamanrasset : on s’éclaire avec un téléphone d’un autre temps et on soupire.

"Dans le Sud algérien, l'espoir du changement", Le Monde du Samedi 20 avril 2019, p. 5.

vendredi 19 avril 2019

De l'école. Métaphore musicale

Imaginons un pays dans lequel les spectacles musicaux ne s’adresseraient jamais qu’à des personnes du même âge. Et que, pour chaque âge, un et un seul programme soit prévu, que tous les musiciens du pays seraient ténus d’exécuter. Il y a fort à parier que le choix de ces programmes annuels donnerait lieu à d’interminables disputes. À quel âge proposer telle sonate pour piano seul de Beethoven ? Et pour quel âge réserver Lunar Leap de Jonathan Fitoussi et Clemens Hourrière ? Or, n’est-ce pas un peu ainsi que fonctionne notre école ?

Nagra

La maison que j’habitais l’année où j’ai commencé à m’occuper sérieusement de musique se trouvait à la lisière de la ville. La façade regard...