lundi 19 août 2019

L'étonnement et la répétition

La modernité s’épuise à ne pas vouloir dire que l’élève doit apprendre ce que d’autres savent déjà. Et qu’il le fera par la répétition.

S’il est question d’apprendre, c’est parce que de plus vieux ont acquis un savoir ou savoir-faire dont il importe à la communauté que (i) il soit transmis pour ne pas se perdre, (ii) il puisse s’améliorer au fil des générations.

La voie proposée est celle de (i) l’étonnement devant les prouesses que les plus anciens ont pu réaliser suivant l’exemple de plus anciens encore, et celle de (ii) la répétition qui permet à une jeune personne de s’approprier ce qui ne relève pas de son patrimoine héréditaire mais lui est proposé de l’extérieur par d'autres personnes.

Si apprendre par soi-même signifie "apprendre de manière active, en faisant à son tour", alors oui, l'élève doit apprendre par lui-même. Mais il n'en reste pas moins que ce qu'il doit apprendre lui vient de l'autre.

jeudi 15 août 2019

Nous n’oublions pas les mots

Nous n’oublions pas les mots que nous employons pour faire apparaître les êtres et les choses.

Si je dis « lune », la lune apparaît, mais sans pour autant perdre son nom. Celui-ci ne se fait pas oublier. Et si, dans ma toute première enfance, la lune a porté un autre nom, ce nom restera à jamais celui qu'elle portera le mieux.

La Grande Société Libérale voudrait que les langues soient pour nous comme des monnaies utiles. Que nous nous en servions sans trop nous arrêter aux mots. Sans y attacher trop d'importance. Précisément pas à la lettre des mots. Que nous regardions et utilisions notre langue maternelle comme une parmi les autres. Capable de faire apparaître les choses. En oubliant aussitôt les mots qui les font apparaitre. Comme les monnaies évidemment convertibles font apparaitre des produits dans les chariots des supermarchés.

Mais ce n’est pas ainsi que les choses se passent. Les mots ne se séparent pas des êtres. Ils s’impriment en eux.

Et nous autres humains sommes occupés à déchiffrer la lettre des êtres et des choses.

lundi 12 août 2019

Il n'y a pas d'amour heureux | Aragon

Pour ce que je crois en savoir, Georges Brassens n’avait pas beaucoup de sympathie pour les communistes. On peut imaginer ses raisons. On ne se trompera pas de beaucoup. Le fait est que son camp, durant l’Occupation, alors qu’il s’était dérobé au STO et se cachait dans Paris, c’était le pauvre foyer que lui offrirent l’Auvergnat et l’Auvergnate, la Jeanne de la chanson. Cela ne rend-il pas d’autant plus remarquable qu’il soit, en 1953, le premier (à ma connaissance) à mettre en musique un poème de Louis Aragon? La chose se passe en pleine période stalinienne (soit avant le rapport Khrouchtchev qui date de février 1956). Et quant aux autres emprunts que la chanson populaire fait à la poésie, on retiendra que, la même année, Yves Montand enregistre Saltimbanques de Guillaume Apollinaire, et que, à ces deux adaptations, nous ne connaissions qu'un seul antécédent historique: celle de Chanson d’automne, de Paul Verlaine, mis en musique (jazz) par un certain Charles Trenet en 1941. Pour ma part, je reste attaché à l'interprétation de Brassens lui-même, que j’écoutais dans ma chambre d’adolescent, dans les mois qui précédèrent le printemps 68. C'est celle que je vous propose de réentendre ici. Mais connaissez-vous celles qu’en ont donné François Hardy, Barbara, Youssou Ndour ou Nina Simone ?

jeudi 8 août 2019

Un chef barbare | Marie Depussé

Claude est souvent dans le petit bois, entre le pavillon du parc et la cuisine. Il convient de ne pas l’oublier. Figé là, le corps entier, l’expression rivés à la douleur. Claude est toujours en colère contre la douleur. Pas la douleur ordinaire. Je l’ai connu jeune. Il s’asseyait sur la plaque brûlante de la cuisinière et ne disait rien ; on le décollait comme on pouvait. Donc, pas cette douleur-là. Il n’a plus de dents, c’est la première chose qu’un psychotique abandonne, ses dents. Reste la flamme sombre de son regard, entre la double sauvagerie de sa barbe et de ses cheveux.
Un chef barbare, rêvant, au moment de l’assaut.

Dieu gît dans les détailsLa Borde, un asile. Marie Depussé, août 1993. Éd. P.O.L. Empl. 142.

samedi 3 août 2019

La poésie ne tient qu'à la langue

Nous savons que le jeune Rimbaud fit deux fugues, en septembre-octobre 1870, qui devaient le conduire les deux fois à Douai, chez son professeur de lettres, Georges Izambard. Et que, au moment de regagner Charleville où le réclamait sa mère, il déposa dans cette ville, au domicile de Paul Demeny, poète et éditeur ami de son professeur, un dossier contenant 22 poèmes.

Ma Bohème fait partie du dossier. Il évoque, de façon plus ou moins réaliste, plus ou moins fantaisiste (voir le sous-titre), son errance dans la forêt des Ardennes. Il nous dit que cette errance fut solitaire, et qu'elle s'effectua dans les conditions de la plus grande pauvreté. Mais il traite ce dénuement avec humour, sur le mode de l'autodérision. Et même, l'aventure semble marquée par une sorte d'émerveillement devant les beautés de la nuit, en même temps que par la révélation d’une puissance plus intime.

Car un autre thème s'ajoute au premier, celui de l'écriture poétique. Rimbaud nous dit qu'en se frayant ainsi un chemin "parmi les ombres fantastiques", il compose des vers. Et ces vers, nous pouvons imaginer qu'ils font partie de ceux qui se retrouveront, quelques jours plus tard, dans le fameux Dossier de Douai. Et même, nous pouvons imaginer que c'est ce sonnet-ci - Ma Bohème - qu'il compose en marchant.

Or, cette mise en abyme n'a rien d'anecdotique. Elle nous révèle quelque chose qui tient à l'essence de la poésie, ou à ce qui la distingue de tous les autres arts. À savoir que, pour écrire un poème, on n'a besoin de l'aide de personne. Ni d'aucun équipement matériel, d'aucun outil, pas même de papier et d'un crayon, qui ne sont pas mentionnés ici. Ni d'un lieu dédié (la forêt suffit). Ni d'aucun savoir particulier, hors celui de la langue.

L’œuvre s’élabore entre les doigts du jeune fugueur, sur le bout desquels il compte les vers, sa bouche qui mâche les syllabes, et sa tête dressée parmi le "frou-frou des étoiles". Elle s’agence comme un puzzle dans la mémoire de l'auteur, et c’est sans doute, non pas sur les pages d’un livre mais dans la mémoire du lecteur, qu’elle peut le mieux faire entendre ses harmoniques et exhaler tous les parfums qu’elle contient.

Dans Ma Bohème, la poésie apparaît pour ce qu’elle est : un art immatériel, qui ne tient qu’à la langue, c’est-à-dire à l’humain.

Intermittences des saltimbanques

Saltimbanques paraît pour la première fois dans la revue Les Argonautes, en février 1909, avec un autre qui se retrouvera dans Alcools lui aussi, intitulé Crépuscule et dont voici le texte:

Frôlée par les ombres des morts
Sur l’herbe où le jour s’exténue
L’arlequine s’est mise nue
Et dans l’étang mire son corps

Un charlatan crépusculaire
Vante les tours que l’on va faire
Le ciel sans teinte est constellé
D’astres pâles comme du lait

Sur les tréteaux l’arlequin blême
Salue d’abord les spectateurs
Des sorciers venus de Bohême
Quelques fées et les enchanteurs

Ayant décroché une étoile
Il la manie à bras tendu
Tandis que des pieds un pendu
Sonne en mesure les cymbales

L’aveugle berce un bel enfant
La biche passe avec ses faons
Le nain regarde d’un air triste
Grandir l’arlequin trismégiste

Ici, l’on croirait que l’auteur condense plusieurs tableaux vivants, auxquels les rues de Paris donnaient aux badauds de l’époque l’occasion d’assister, et que le rêve aurait transfigurés. Ici, les mêmes personnages s’exhibent, vêtus de costumes d’arlequin. Ils apparaissent plus distinctement que dans Saltimbanques, où ils ne sont pas décrits, où ils passent comme des ombres. Or, le point étonnant est que les deux poèmes semblent n’en avoir formé qu’un d’abord. Un manuscrit conservé au Fonds Doucet donne, en effet, le texte suivant :

Dans la plaine les baladins
S’éloignent au long des jardins
Devant l’huis des auberges grises,
Par les villages sans église
Avec des poids ronds ou carrés
Des tambours des cerceaux dorés
Chaque arbre fruitier se résigne
Quand de très loin ils lui font signe.
La main d’un petit saltimbanque
Supplée au mouchoir qui lui manque.

Les petits enfants s’en vont devant
Les autres suivent en rêvant
Chaque arbre fruitier se résigne
Quand de très loin ils lui font signe
Ils ont des poids ronds ou carrés
Des tambours, des cerceaux dorés.
L’ours et le singe, animaux sages
Quêtent des sous sur leur passage

L’un qui meurt en chemin
Et que l’on oubliera demain
La main d’un petit saltimbanque
Supplée au mouchoir qui lui manque
Et la femme donne à fêter
Le lait d’oubli comme un Léthé
À son Jésus près du nain triste
Et d’un Arlequin trismégiste

Et l’enfant tête goulûment
L’aveugle berce un bel enfant
La biche passe avec ses faons
La danseuse rit au nain triste

L'un des mérites de l'œuvre est d'illustrer le compagnonnage entre Apollinaire et Picasso, qui est l’une des plus belles histoires, et des plus instructives, qu’il soit donné à des adultes cultivés de faire découvrir à des enfants. Une histoire qui commence en 1905, quand les deux jeunes étrangers se rencontrent à Paris, pour s’interrompre le 9 novembre 1918 dans la même capitale, avec le décès de Guillaume, alors que celui-ci avait presque miraculeusement échappé à la guerre, où il avait été blessé à la tête, le 17 mars 1916, très peu de jours après y avoir gagné la nationalité française.

Guillaume fréquente dès 1905 l’atelier de Pablo, qui vient de s’installer au Bateau-Lavoir. Celui-ci débute alors sa période rose après la bleue, et peint quantité de toiles peuplées d’acrobates et de personnages de cirque, parmi lesquelles la Famille de saltimbanques, aux dimensions imposantes, qui est aujourd’hui conservée à la National Gallery of Art de Washington.

G. Apollinaire produit sur une période brève (sept années seulement) une œuvre poétique qui tient en quatre minces volumes : Le Bestiaire ou Cortège d’Orphée (1911), Alcools (1913), Vitam impedere amori (1917), Calligrammes (1918). À l’opposée, il faut mesurer l’étendue de l’œuvre de Picasso qui produit sans relâche, à un rythme effréné, avec l’obstination et l’autorité d’un artisan génial (manière d’Héphaïstos), et qui livre encore quantité de pièces remarquables dans les toutes dernières années de sa vie, sa mort survenant en avril 1973, alors qu’il est âgé de quatre-vingt-onze ans.

Parmi les tableaux qui atteignent aujourd’hui les prix les plus astronomiques dans les salles de vente, ceux qu’il a signés ont quelquefois été peints à des dizaines d’années d’intervalles. Or, quel poète a pu connaître une telle longévité, un tel succès en même temps qu’un tel bonheur de création ? Il convient de voir, dans cette opposition, quelque chose qui ne tient pas aux seuls hasards des vies mais aux disciplines elles-mêmes, plus précisément à la poésie dans ce qui l’oppose aux autres arts (roman compris). À propos d’Edward FitzGerald, qui fut le découvreur et traducteur anglais des Rubaiyat du poète persan Omar Khayyam, Jorge Luis Borges écrit : “Il sait bien que tout homme dont l’âme enferme quelque musique peut faire des vers dix ou douze fois dans le cours naturel de sa vie, si les astres lui sont propices mais il ne se propose pas d’abuser de ce modique privilège.”

À la différence de la peinture ou de la musique, la poésie n’a presque jamais été, pour aucun poète, l’activité de toute une vie, ni même, dans les périodes où il l’a exercée, une activité à plein temps. La poésie est pauvre et intermittente, et les poètes le sont aussi. Elle est précaire. On lui connaît des éclipses jusque dans l’histoire des cultures. (Qui donc, par exemple, se souvient du nom d'un seul poète du XVIIIe siècle français ?) Et sa valeur est directement relative à cette précarité.

La poésie ne se commande pas. Elle vient et va, elle nous visite à sa guise, sans que personne ne puisse la retenir. Elle fait comme faisaient les saltimbanques d’Apollinaire, que ces douze vers nous permettent d’apercevoir de loin, sans les effaroucher.

La lecture à haute voix de cette pincée de paroles françaises exige de la lenteur et de la distinction. Aucune des huit syllabes dans aucun vers ne doit manquer, sans pour autant que l’on perde le legato, et pour cela il convient d’allonger les voyelles en même temps qu’adoucir (amoindrir, atténuer) tant que faire se peut les consonnes. Demandons aux élèves de prononcer chaque mot à sa place, sans en rien élider, de les bien prononcer mais sans articuler, “car (notait Roland Barthes à propos de la phonétique musicale de Charles Panzéra) l’articulation est la négation du legato ; elle veut donner à chaque consonne la même intensité sonore, alors que dans le texte musical, une consonne n’est jamais la même : il faut que chaque syllabe, loin d’être issue d’un code olympien des phonèmes, donné en soi et une fois pour toutes, soit sertie dans le sens général de la phrase.”

Quant à moi, j’ai rarement omis de demander aux élèves, quel que soit leur âge, de se lever au début de la seconde strophe et de jouer, pour les uns les arbres fruitiers (oui, les deux bras bien au-dessus de la tête, comme des branches), et pour les autres les saltimbanques qui de très loin font signe aux premiers, le temps de mâchouiller tous ensemble la joliesse du verbe RÉSIGNER, tel qu’il est employé ici (v. 7), et d’en saisir la tendre malice.

J’ajoute que j’ai rarement omis aussi de les faire chanter, avec Yves Montand qui enregistre en 1953 une version du même poème mis en musique par Louis Bessières, que le public lui réclamera pendant plusieurs décennies, sur les scènes du monde entier.



vendredi 2 août 2019

La poésie et la grâce

Le ciel est, par-dessus le toit… paraît dans Sagesse, en 1880. Mais l’auteur lui-même, dans Mes prisons (1893), nous révèle qu’il a été composé en août 1873 à la prison des Petits Carmes de Bruxelles, où il avait été incarcéré après avoir tiré sur A. Rimbaud le 10 juillet précédent.

Ce que nous avons du mal à imaginer, ce que nous aimerions apprendre, c'est ce qu'est devenu le manuscrit au cours des années qui séparent le moment où il a été écrit et celui où il a été publié. A-t-il été corrigé, complété, amendé, modifié de quelque façon que ce soit ? On peut en douter.

Ces vers évoquent un moment de paix, de réconciliation avec soi-même et avec le monde. Mais ils ne font pas que l’évoquer. Ils ont été composés dans ce moment. Ils en sont le vestige. Je veux dire que leur forme, leur qualité d’écriture profitent de cette grâce qui a touché l’auteur en un lieu de relégation où il ne l'attendait pas.

Après cela, a-t-il seulement recopié le texte, à la plume, sur quelque beau papier, ou plutôt a-t-il glissé et conservé le feuillet sur lequel il l'avait griffonné, sans doute au crayon, dans une boîte ou un dossier, comme un billet qu'il aurait un jour reçu ? Et, surtout, a-t-il toujours su qu'il le publierait ? Autrement dit, Verlaine a-t-il été depuis le premier jour conscient de son exceptionnelle qualité, de sa valeur, ou celle-ci lui est-elle apparue après coup ? On le croirait plutôt.

Un jour il l'a repris, un jour il l'a relu, comme quelque chose venu du ciel, ou écrit par un autre.

À noter que Impression fausse, composé dans les mêmes conditions, paraît plus tard encore, en 1889, dans Parallèlement.

mercredi 31 juillet 2019

Selon l'ancienne tradition

Pour apprendre à lire et à écrire à un enfant, il importe de renoncer d’abord à l’exercice de base de la tradition dix-neuvièmiste, qui veut que l’élève regarde des formes écrites pour tenter de retrouver, à partir d’elles, les formes orales qu'elles traduisent. À lui faire lire à haute voix des textes qu'il découvre. Et à attendre de lui, en plus de cela, qu'il le fasse avec aisance et fluidité.

Cet exercice ne fonctionne pas. Il permet au mieux le contrôle de la capacité de lecture, pas l'apprentissage. Si des générations d’élèves ont appris avec lui, nous devons nous convaincre que ce n’est pas grâce à lui mais malgré lui, ce qui explique que, dans le même temps, beaucoup aussi ont échoué.

À la place, il convient d’en revenir à l’exercice qui consiste à observer comment s’écrit, puis à écrire soi-même, de mémoire, des textes déjà lus et compris. "Tu écris sur ma tablette quatre vers d'un psaume (i.e. d'une petite poésie) que je sais déjà par cœur et je les recopie, de visu d'abord, ensuite de mémoire."

Cette seconde démarche est de beaucoup la plus ancienne et la plus universelle. Elle présente l’avantage d’être aussi la plus naturelle, la plus conforme à l’ordre des choses, puisque l’écriture vient après la parole et non pas avant.

Elle ne suppose pas l’existence de règles de correspondances grapho-phonologiques grâce auxquelles on pourrait déduire les formes orales des formes écrites de manière sûre. Des règles qui permettraient de lire même des mots inconnus, de lire sans comprendre. Car cela, en français au moins, est tout à fait impossible.

Lire, en français, consiste à reconnaître sous leurs formes écrites des mots déjà connus. Et vouloir faire comme s'il pouvait en aller autrement est une offense pour l'esprit.

La (vraie) manière traditionnelle amène enfin à ne pas séparer l’apprentissage de la lecture-écriture de celui la langue, comme à ne pas séparer l’apprentissage de la langue de celui des textes.

La méthode dix-neuvièmiste ressortit à une logique industrielle. L’enfant que l’on fait lire est alors tenu de parler en fonction de ce qu’il voit, sans même essayer de deviner. Il est privé de sa mémoire, de son intelligence, en même temps que de ses mains. Il est censé se transformer en une sorte d’usine de recyclage dont on s’attend à ce qu’elle fonctionne de manière automatique.

À la différence de cela, l’enfant qui lit-écrit selon l’ancienne tradition apprend le métier de clerc. Il approfondit sa connaissance des textes, et il se met en position de pouvoir déjà la transmettre à son tour. Très vite, il jouera le rôle du grand frère pour de plus jeunes que lui. Il devient un savant.

mardi 23 juillet 2019

La vie des plantes | Emanuele Coccia



"Plus qu’une partie du monde, l’atmosphère est un lieu métaphysique dans lequel tout dépend de tout le reste, la quintessence du monde compris comme espace où la vie de chacun est mêlée à la vie des autres. L’espace dans lequel nous vivons n’est pas un simple contenant auquel nous devrions nous adapter. Sa forme et son existence sont inséparables des formes de vie qu’il héberge et qu’il rend possibles. L’air que nous respirons, la nature du sol, les lignes de la surface terrestre, les formes qui se dessinent dans le ciel, la couleur de tout ce qui nous entoure sont les effets immédiats de la vie, dans le même sens et avec la même intensité qu’ils en sont les principes."

La vie des plantes. Bibliothèque Rivages, 2016, pp. 67-68

vendredi 19 juillet 2019

Notre aide à distance

Vous utilisez les M@P pour votre plaisir, avec votre enfant, avec vos élèves. Ou vous envisagez de le faire. Et, pour en tirer tout le profit possible, vous avez besoin d’aide.

Nous vous proposons l’accompagnement d’un coach. Cette personne formée et recommandée par nous interviendra à distance.

Il vous en coutera 20 € la demi-heure, sans autre engagement. (Une prise en charge partielle de ce coût peut être envisagée sous condition de ressources.)

Les échanges se feront en français ou dans une autre langue, en fonction de votre demande et de la disponibilité de nos coachs.

Pour plus de renseignements, et pour fixer peut-être un premier rendez-vous, avec celle (ou celui) qui deviendra votre coach personnel, remplissez le formulaire de Contact. Nous reviendrons vers vous très vite !

Les M@P et plus encore

Il est possible d’organiser en prolongements des M@P et autour d’eux beaucoup d’autres activités:

GRAMMAIRE

  • Le professeur propose une copie du texte travaillé (noir sur blanc). Les élèves le surlignent en bleu (pour les noms communs), en vert (pour les adjectifs qualificatifs), en violet (pour les adverbes), en rouge (pour les verbes). On vérifie sur le M@P l’exactitude du codage. On peut le discuter en commentaire (sous le M@P)

PRODUCTIONS

  • Dessins : On illustre le texte avec un dessin.
  • Audio / Vidéo : On enregistre sa lecture du texte, accompagnée ou non de musique.
  • Paraphrase : Elle se pratique à l'oral pendant la séquence de travail collectif. Elle peut être reprise ensuite, en face à face, avec les élèves qui sont restés silencieux ou qui ont montré des difficultés.
  • Commentaire : On rédige quelques lignes à propos du M@P travaillé et on les publie en commentaire (sous le M@P)
  • Texte d'invention : On ajoute au texte de l’auteur une strophe, quelques phrases. On les publie en commentaire (sous le M@P)

    RECHERCHES DOCUMENTAIRES

    • Sur l’auteur et son époque
    • Sur les thèmes abordés

      SYLLABONS

      • Les jeunes francophones et les allophones de tous âges utilisent le matériel Syllabons pour apprendre à coder les mots et les épeler.

        lundi 15 juillet 2019

        Éthologie de la langue

        Beaucoup, aujourd’hui, voudraient apprendre les langues sans se préoccuper des textes qui les illustrent. L’idée est aussi absurde que si l’on prétendait connaître et aimer la nature sans rien savoir des espèces vivantes. Apprendre le français sans se préoccuper de Paul Verlaine et d'Hélène Cixous, c'est comme s'intéresser à la nature en ignorant les formes de l'orchidée et la vitesse du léopard.

        samedi 13 juillet 2019

        Combien de mots pouvons-nous restituer de mémoire ?

        S’il s’agit de mots choisis de manière aléatoire, le nombre de ceux qu’un cerveau humain peut mémoriser reste étroitement limité. Les spécialistes citent le nombre de 5 (voir les tests de dépistage de la maladie d'Alzheimer). Mais avec les M@P, la question se pose de manière différente, dans la mesure où l'exercice consiste à retrouver des mots (formes) extraits d'un même texte. Dans ce cas, en effet, c'est la compréhension du texte qui conditionne la possibilité de retrouver les mots, comme c’est, en retour, la possibilité de retrouver les mots qui atteste la compréhension. Et il s'avère alors que cette capacité n’est pas limitée.

        Dans l'immense majorité des cas, quand un enfant récite un poème et qu'il commet une erreur dans le choix d'un mot, cette erreur préserve le sens. Cela suffit à nous montrer que, pour lui, apprendre et comprendre ont constitué une seule et même opération.

        Il est grand temps de se défaire du préjugé hérité de Montaigne, selon lequel on pourrait "remplir sa mémoire en laissant l'entendement et la conscience vides". Selon lequel, donc, on pourrait apprendre bêtement. Cette étrange idée a fait rompre les pédagogies modernes avec beaucoup de méthodes traditionnelles qui se montraient très efficaces, et qu'il importe de remettre au goût du jour.

        Au terme d'une séance de M@P dont la durée ne dépasse guère 45 minutes, les enfants parviennent à restituer à leurs places plusieurs dizaines de mots. Ils découvrent ainsi l'étendue, la puissance de leur propre capacité d'apprendre, et ils s'en émerveillent. Ce qui leur donne confiance en eux. Et leur faire aimer l’école.

        dimanche 7 juillet 2019

        Les M@P s'adressent à qui ?

        L’expérience montre que les Moulins à paroles (M@P) conviennent à des publics d'enfants, d'adolescents et d'adultes, francophones et migrants [+].

        Les M@P s’utilisent à l’école, mais aussi dans les quartiers et dans les familles.

        La communauté des "Porteurs de M@P" réunit des professionnels et des bénévoles.

        Une séquence d’activité peut être conduite par un professeur, mais aussi par un animateur associatif ou un parent.

        Des personnes d’âges et de niveaux scolaires très différents trouvent plaisir et avantage à travailler ensemble dans le même atelier. Ils coopèrent, chacun selon son goût et son talent.

        Les M@P n’ont pas vocation à "prendre toute la place". Ils complètent la "boite à outils" des pédagogues. Certains en font le centre de leur activité. D’autres les utilisent à l’occasion (par ex., dans le cadre d’un programme d’histoire ou d’activités artistiques).

        Maigret et le marchand de vin | Georges Simenon



        Dans L’Écluse numéro 1 (1933), Maigret craint de ne pas finir l’enquête car il part à la retraite (sa femme est déjà dans leur maison de campagne et elle a emporté les meubles). Trente-sept ans plus tard, dans Le Marchand de vin (1970), il est toujours en activité. Les enquêtes du célèbre commissaire se déroulent dans un ordre temporel logique. Un crime est commis dont il faut découvrir et confondre le coupable au prix d’une enquête qui sera lente et compliquée. Mais cette temporalité rencontre des épiphanies. Des apparitions de lieux, de personnages qui resteront gravées dans la mémoire du policier comme dans celle du lecteur. Pour ma part, je regarde cela comme des contenus poétiques. Un poème est écrit à un moment de l’histoire générale et, plus précisément, à un moment de l’histoire de son auteur, mais il est fait pour lui survivre, pour léviter. Maigret est une sorte d’enchanteur Merlin. Quelquefois, comme ici, il n’a pas besoin de courir après le coupable. C’est le coupable qui vient à lui. Il se présente debout sous la fenêtre de son domicile, au milieu de la nuit, et il finira par monter les étages puis gratter à sa porte à deux heures du matin pour que le commissaire le reçoive, pour qu’il lui propose un grog brûlant, qu'il rallume sa pipe et l’écoute enfin raconter son histoire. Je ne suis pas certain que les méandres de l’histoire soient très importants. Quant à moi, j’ai vite fait de les oublier (ce qui me donnera prétexter à relire le livre quelques années plus tard). En revanche l’image de cette silhouette debout sous la fenêtre de Maigret, ce face à face entre deux hommes que séparent une vitre et la neige de l’hiver, cela s'inscrit derrière nos yeux. Raison de le partager.

        samedi 6 juillet 2019

        L'Écluse numéro 1 | Georges Simenon



        Canicule. Animé jusqu'à hier, sur le campus de Saint Jean d’Angely, un premier module de formation (8 heures sur 5 jours) de l’académie d’été Francophonia où je proposais mes M@P. Accueil plein de curiosité et de gentillesse d’un public de professeurs de français venus de différents pays (Albanie, Danemark, Italie, Roumanie, Serbie, Suède, USA). Je débuterai lundi, dans les mêmes conditions, un second module du même format. À côté de cela, chargé sur ma Kindle (et sur l’iPhone) le tome 3 du Tout Maigret (Omnibus) avec les couvertures de Loustal et, ici, une préface de Philippe Claudel que je garde pour plus tard. Le premier titre du volume est Liberty Bar (1932), qui ne m’a pas déçu, puis je finis L’Écluse n° 1 (1933) dont je gardais un souvenir plus imprécis (en fait je me souvenais surtout de Jean Yanne interprète du rôle d'Émile Ducrau, dans le téléfilm d'Olivier Schatzky avec Bruno Cremer, daté de 1994). Contraste entre la vision poétique quasi hallucinatoire des scènes (Charenton, la Marne, les canaux… ) et la maladresse (relative) de l’intrigue romanesque. Comme s’il fallait que la puissance de l’une se paie nécessairement par la faiblesse de l’autre. Le passage que j’ai adapté en M@P se poursuit par "Il imaginait la Toison d’Or grignotant le ruban d’eau, heure par heure, jour par jour, jusqu’à quelque quai de déchargement, Aline à la barre, le bébé dans son berceau, sur le pont sans doute, près du gouvernail, et le vieux à terre, derrière ses chevaux. Un vieil ivrogne, une folle et un nourrisson…" lignes qui terminent le chapitre 3, que je trouve très belles mais que je n'ai pas gardées à cause de la violence de la dernière phrase.

        vendredi 5 juillet 2019

        Les langues ne sont pas des algorithmes

        Les langues naturelles ne sont pas des algorithmes. Cela signifie (pour les comprendre et pour les enseigner) que
        1. Une langue naturelle ne constitue jamais un système complet, cohérent et clos (une structure) mais plutôt un sous-ensemble flou. Ainsi (i) à partir de quel moment un mot emprunté à une langue (b) fait-il vraiment partie de la langue (a) ? (ii) dans quelle mesure l'emploi du passé simple ou de l'imparfait du subjonctif, par exemple, fait-il encore partie du français ?
        2. Les réalisations d’une langue ne sont que très partiellement prévisibles en fonction de règles.
        3. Les textes font partie de la langue. Ainsi, depuis longtemps les dictionnaires (Littré, Robert), pour décider si une forme est correcte, en réfèrent à son occurence chez les "bons auteurs".
        4. Dans une langue, les contenus sémantiques (signifiés), les formes orales et les formes écrites constituent un nœud borroméen (dans lequel aucun anneau n’occupe un rang hiérarchique supérieur aux autres).
        Ce schéma pourrait être contesté au nom du principe de traductibilité. Si tout texte paraît traduisible d'une langue dans une autre, et si même cette traduction peut être effectuée par une machine, n'est-ce pas que toute langue naturelle peut être regardée comme un algorithme ?

        Réponse : Si tout texte classique (disons un sonnet de Shakespeare) peut donner lieu, comme on voit, à de multiples traductions, n'est-ce pas qu'aucune traduction n'est jamais vraiment satisfaisante ?

        jeudi 27 juin 2019

        Pour préparer une visite d'animation

        Il vous revient de choisir le texte sur le Catalogue en fonction des auteurs et des thèmes que vous souhaitez aborder avec vos élèves, et vous devez informer l’animateur de votre choix au moins 48 heures à l’avance. L’animation se fera avec le matériel installé dans votre classe. Le dispositif devra comprendre un PC connecté à internet, un vidéo-projecteur et un écran. Ne manquez pas de vérifier que tout fonctionne, et prévenez l’animateur en cas de doute, par exemple si la connexion internet est défaillante.

        Songez que les M@P sont conçus pour susciter beaucoup d’interactions (d’entraide) parmi les élèves. Si votre classe est trop nombreuse, et si vous en avez la possibilité, peut-être préférez-vous la scinder en deux groupes.

        Enfin, en acceptant la visite d’un porteur de M@P, vous vous engagez à remplir le questionnaire de satisfaction qui vous sera adressé ensuite. C’est la règle du jeu. Elle est indispensable au bon fonctionnement de notre équipe et à l'amélioration constante de nos produits et de notre méthode.

        Si vous avez des questions, n'hésitez pas à utiliser notre formulaire de Contact

        Le défaut majeur de l'école

        Le défaut majeur du système éducatif français tient à la solitude de l’enseignant. Dans notre pays un professeur peut œuvrer pendant des années, payé par l’état et face à des enfants, sans recevoir la visite d’aucun autre adulte. Sans que personne donc ne vienne observer ce qu’il fait, ni pour en faire la critique, ni pour s’en inspirer.

        Il s’agit là d’une aberration lourde de conséquences, car elle permet que de mauvaises pratiques se perpétuent sans que les bonnes soient encouragées ni imitées.

        Pas question dans ce cadre d’un vrai travail d’équipe. On se prive de la condition indispensable pour que les méthodes d’enseignement s’affinent au fil des ans, et pour que les jeunes professeurs puissent se former efficacement auprès des plus aguerris.

        Cette forme d'individualisme exacerbé serait inconcevable dans toute autre profession. Concernant l’école, elle reste un sujet tabou. On ne voit pas qu’elle soit évoquée par la presse, ni qu’elle ait été dénoncée, dans l’histoire récente, par aucun de nos grands intellectuels.

        Les ministres se succèdent sans que rien ne change. L’enjeu, bien sûr, réside dans le statut de l’établissement. Pour que les enseignants travaillent en équipe, il faudrait que leur établissement existe, ce qui supposerait qu’il soit dirigé par une personne ou un groupe de personnes, comme le sont toutes les entreprises du monde. Or, c’est précisément cela que les syndicats d’enseignants refusent.

        Ils font en sorte que leurs adhérents ne doivent rien aux établissements où ils exercent et tout à l’état, sans doute parce que celui-ci se situe trop haut et trop loin pour pouvoir exercer un contrôle réel sur le travail de ses agents. Ils tiennent à ce que l'enseignant continue d’œuvrer comme une sorte de travailleur indépendant, à ceci près que le statut de fonctionnaire le met à l’abri de tous les risques.

        De tous les risques, sauf un, celui de la dépression. Car ces professionnels, protégés de tout contrôle, se sentent peu estimés, peu aidés, mal payés, mal compris. En même temps que leur travail s’avère d’une efficacité douteuse.

        Ne serait-il pas temps, en effet, de passer à autre chose ?

        mercredi 26 juin 2019

        Nos chiffres semestriels - Des personnes et des lieux

        Au premier semestre 2019, les Moulins à paroles (M@P) ont été utilisés pour l’enseignement de 1248 personnes (effectifs cumulés, enfants et adultes) dans 18 lieux institutionnels, dont voici la liste :

        En ville
        • Association A.T.E. (Accueil Travail Emploi) (Nice)
        • Atelier Canopé (Marseille)
        • Bubble Art (Nice)
        • Foyer de l'enfance. Villa La Parenthèse (La Trinité)

        Collèges 06
        • Don Bosco (Nice)
        • Joseph Vernier (UPE2A et autres) (Nice)
        • Jules Valéri (UPE2A) (Nice)
        • Le Pré des Roures (Le Rouret)
        • Maurice Jaubert (UPE2A et autres) (Nice)
        • Pierre Bonnard (Le Cannet)
        • Port Lympia (Pôle Relais) (Nice)
        • Saint Exupéry (SEGPA) (Saint Laurent du Var)
        • Sainte Marie de Chavagnes (Cannes)

        Lycées professionnels
        • Magnan (MLDS) (Nice)
        • Pasteur (MLDS) (Nice)

        Enseignement supérieur
        • École d’orthophonie - Faculté de médecine (Nice)
        • Francophonia (Nice)
        • Institut d'Études Supérieures du Travail Social (IESTS) (Nice)

        PS. Si vous utilisez les M@P dans un lieu institutionnel qui n’est pas indiqué ici, merci de nous le signaler.

        lundi 24 juin 2019

        L'autorité du professeur

        Quand un professeur de français donne à lire à ses élèves un poème de Paul Verlaine, ceux-ci doivent consentir un effort. Et s’ils veulent bien baisser la tête et concentrer leur attention le temps nécessaire pour que le poème se révèle, pour qu’il s’ouvre à leurs yeux et à leur esprit, ce ne sera pas parce qu’il est signé "Paul Verlaine" mais parce que la demande émane d’un adulte en qui ils ont confiance.

        Les commissions ministérielles peuvent se réunir et définir les programmes les plus compliqués et les plus chargés du monde, la mission d’un professeur de français ne consiste en rien d’autre qu’à enseigner la langue et enseigner les textes. Et, plus précisément encore, à enseigner la langue dans les textes. Et, pour remplir cette mission, il faut que les professeurs connaissent les textes comme d’autres spécialistes connaissent les plantes médicinales qu’ils vont cueillir dans la montagne, et qu’ils les choisissent un à un, avec soin, en fonction du moment et en fonction de leurs élèves.

        Les technologies numériques ont beau mettre à notre disposition immédiate et gratuite des millions de poèmes et d’autres œuvres littéraires, elles n’en feront jamais lire une seule aux élèves de nos écoles. Seul un professeur a ce pouvoir. Et il l’exercera d’autant mieux qu’il n’aura à se soucier de rien d’autre que des textes et de ses élèves réunis dans une école.

        Personne ne devrait s’autoriser à dire à quel âge LES élèves (en général) peuvent (doivent) lire ou relire telle œuvre littéraire. Il revient au professeur d’en décider pour les siens, après avoir sollicité et obtenu le conseil des autres membres de sa communauté éducative. Sa responsabilité, héritée d’une tradition millénaire, et encadrée par une équipe, est en cela très humble et décisive.

        dimanche 23 juin 2019

        La langue n'est pas un code

        Une partie de mon travail concerne les publics en difficulté. Je m'adresse à des jeunes gens pour lesquels l'apprentissage de l'écriture en français est source d'angoisse depuis qu'ils sont entrés à l'école. Adolescents, ils apparaissent déjà comme de vieux routiers de l'échec. Ils ont eu affaire à quantité de professeurs, dont certains étaient des spécialistes. Et la première question que je leur pose, la première fois que nous nous rencontrons, est celle de savoir en quoi consiste la difficulté à laquelle ils se heurtent, dans laquelle leur destin s'empêtre.

        Ce sont des jeunes gens peu habitués à s’expliquer, surtout avec les adultes qu’ils regardent plutôt comme des adversaires ou comme des habitants d’une autre planète. Ils essaient pourtant de me répondre, et le plus souvent ils évoquent alors leur propre passé. Quand ils étaient petits, ils n’aimaient pas l’école et l’école ne les aimaient pas. Ou c’est qu’ils sont arrivés en France sans savoir un mot de français à un âge où les autres savaient déjà lire et écrire. Ou encore qu’ils étaient attirés par le football. Ou enfin qu’à la maison, ils n’avaient pas une chambre, pas une table pour faire leurs devoirs, et personne pour les y aider. Des réponses de ce genre, toutes exactes, mais qui mettent l’explication de leur côté. La malchance de leur côté, et presque la faute. Le point remarquable étant que, dans leur propos, il n'est pas question de la langue elle-même.

        Mon rôle consiste alors à attirer leur attention sur certaines caractéristiques du français, qui rendent cette langue difficile à apprendre pour tout le monde, pour ceux dont les parents le parlent à la maison, et plus encore pour ceux qui viennent d’ailleurs, qui ont traversé parfois plusieurs pays avant de se retrouver chez nous. Et là je les vois hocher la tête, certains esquissent un sourire, pourtant aucun ne se montre capable d’aller plus loin. Alors, je leur propose une petite histoire.

        Je leur raconte que la veille j’étais en Italie, et que dans une rue de la petite ville où je me promenais, j’ai vu s’étaler au-dessus de la vitrine d’une boutique les huit lettres du nom FARMACIA. Et que ce nom m’a paru bien sympathique.

        En quoi ce nom italien de FARMACIA peut-il nous paraître plus sympathique, plus amical, plus rassurant, que son équivalent français de PHARMACIE ? La réponse est bien simple, elle tient à ce que le mot italien ne contient aucune lettre inutile. Il nous montre très exactement ce qu’il faut dire, à condition d’être un peu habitué aux valeurs phonétiques des caractères d’écriture dans cette langue. Toute personne habituée à l’italien sait lire le mot FARMACIA, et il lui suffira de l'avoir entendu déjà pour l'écrire correctement. Alors que celle qui a déjà entendu le mot PHARMACIE ne sait pas pour autant l'orthographier et ne saura pas nécessairement le reconnaître quand elle le verra écrit.

        Le français présente une difficulté objective, qu’il partage avec d’autres langues, l’anglais notamment, mais pas avec toutes et qu’il porte quant à lui à un niveau extrême. Cette difficulté consiste en ce que les aspects oraux et écrits des mêmes mots ne correspondent entre eux que de façon très irrégulière et comme aléatoire. Ce qu’un mot donne à entendre (des sons) ne correspond pas à ce qu’il donne à voir (des lettres). La même lettre peut correspondre à des sons différents. Le même son peut s’écrire de différentes manières. Surtout, le nombre de lettres dont se compose un mot correspond rarement à celui des lettres.

        Cette particularité de notre écriture est bien connue. Beaucoup d’excellents auteurs tentent de l’expliquer, de la justifier par l’histoire, ou au contraire de la dénoncer comme une absurdité dont ils réclament qu’elle soit enfin réduite au prix d’une simplification drastique de notre orthographe. Ils agitent en cela des questions importantes. Mais celles que je me pose est plus simple, plus immédiate. Elle est de savoir pourquoi les élèves auxquels je m’adresse identifient si mal la difficulté qu’ils rencontrent. Pourquoi l’école, alors qu’ils étaient en échec, et qu’ils souffraient de cet échec, ne leur a pas permis d’en acquérir une conscience claire. Et ainsi de la considérer avec calme.

        Tout se passe comme si l'école protégeait un secret de famille concernant notre écriture dont nous aurions un peu honte qu'elle ne soit pas simple comme un code. Or, il convient de remarquer que, si notre orthographe paraît étrange, et si elle l'est davantage en effet que celles d'autres langues, cette étrangeté est la marque visible, évidente, de ce que la langue elle-même n'est pas un code.

        Un code est cohérent. Il fonctionne et s'enseigne comme s'il avait été inventé par un seul cerveau en un seul instant . Or, la langue n'apparaît pas ainsi. Rien ne justifie que SOLEIL et LUNE, par exemple, soient de genres différents. Ou que le présent de l'indicatif du verbe ALLER se conjugue à partir de deux radicaux (je vais, nous allons) plutôt que d'un seul, comme le verbe CHANTER.

        "Apprenez en silence deux ou trois choses que je sais d’elle", scandait Jean-Luc Godard en 1967. La vérité sur la langue, que l’école doit aux élèves et que je livre un peu tard à ceux que le hasard met sur ma route, leur permet à tout le moins de ne plus avoir honte.

        mardi 11 juin 2019

        Hors connexion

        Les M@P sont conçus pour le web. Si vous souhaitez les faire tourner dans un établissement ou dans un pays qui ne dispose pas d'accès à internet, merci de nous le signaler en utilisant le formulaire de Contact. Nous vous aiderons.

        mercredi 29 mai 2019

        Jacques Roubaud vs Michel Legrand

        Dans La vieillesse d’Alexandre (1978), Jacques Roubaud travaille l’idée selon laquelle la modernité en poésie, au prétexte de vouloir s’émanciper des règles classiques, se prive de tout recours à la rime. Celle-ci y devient interdite, ce qui apparaît à l'auteur comme une nouvelle règle, bien contraignante et bien artificielle. D’où l’intérêt qu’il porte à Pierre Reverdy dans les poèmes duquel la rime n’est pas du tout régulière mais pas non plus interdite. Je songeais à cela en ré-écoutant des bouts des Parapluies de Cherbourg (1964), où l’écriture (celle des paroles, que Michel Legrand signe en même temps que la musique) se montre si merveilleusement fluide, aérienne, de n’être pas enfermée dans la régularité du nombre et de la rime, mais où la rime n’est pas non plus totalement bannie. Un exemple, très célèbre, ici:



        (La version filmique est, bien sûr, inégalée. Mais il nous manque ici [+] le "récitatif" d'introduction.)

        samedi 25 mai 2019

        Fabriquer ses M@P

        Pour vous, pour vos enfants, pour vos élèves, vous souhaitez fabriquer des Moulins à paroles (M@P) originaux, ou plus simplement transformer un M@P existant, pour y ajouter des illustrations, d'autres liens hypertextes, etc... C'est possible. Il vous suffit d'en faire la demande en utilisant le formulaire de Contact. Vous recevrez très vite le M@P de votre choix. Il s’agira d’un Google Slides ouvert en écriture, que vous pourrez adapter, transformer, personnaliser à votre guise.

        jeudi 23 mai 2019

        Immersion

        Verlaine écrit : "Ton âme est un paysage choisi..." (+), puis il évoque ce qui compose ce paysage. Apprendre un poème consiste à passer du rapport frontal et lointain d’une première lecture (je lis du bout des yeux) à une forme d’immersion. L'expérience se rapproche de celles que proposent les installations de l'art contemporain (je songe en particulier à celles de Laure Prouvost).

        mercredi 15 mai 2019

        Retour des M@P à l'IESTS

        Une réunion des usagers des Moulins à paroles (M@P +) aura lieu à l’IESTS de Nice (+), le mercredi 12 juin à partir de 14:00.

        L'idée est que s’y retrouvent ensemble

        • Les étudiants de l’IEST qui ont été formés à leurs usages aux cours de 2 stages de 21 heures chacun,
        • Les enseignants d’écoles et de collèges qui ont reçu nos animateurs dans leurs classes à un moment de l’année,
        • Les responsables de lieux d’accueil (bibliothèques, associations) intéressés par l’outil.

        Je profiterai de l’occasion pour vous présenter les nouveaux modèles (AAA +) et pour vous parler des cours à distance (+) que nous comptons mettre en place à partir de la rentrée prochaine.

        Pour le reste, je fais confiance à la communauté pour échanger à propos des expériences en cours et pour confronter des points de vue nécessairement différents selon les publics concernés, selon les cadres où s’effectuent les animations, et selon les compétences et les métiers de chacun.

        Je souhaite vivement que nos référents participent à cette rencontre. Je rappelle que la liste des membres de la communauté est publiée sous ce lien (+).

        J’ajoute enfin que ce rendez-vous peut être l’occasion pour des personnes qui ne connaissent pas encore les M@P de les découvrir. N’hésitez donc à convier celles et ceux de vos connaissances qui pourraient être intéressées.

        Une chanson | Norge

        vendredi 3 mai 2019

        Versions sonores | Appel à contribution

        Je propose d'ajouter à chaque Moulin à paroles (M@P) un ou plusieurs enregistrements sonores du texte.

        J'ai commencé par enregistrer mes propres lectures, dont on peut retrouver la file sur ma playlist SoundCloud (+)

        Ces enregistrements ont été réalisés avec l'application "Dictaphone" de mon téléphone portable. J'obtiens des fichiers .m4a qu'il me suffit de télécharger ensuite sur SoundCloud puis de partager sur ce site, comme ici (+).

        Aujourd'hui, je souhaite ajouter d'autres enregistrements, réalisés par d'autres personnes. Élèves ou professeurs. Jeunes ou vieux. Enfants, parents et grands-parents. Et je précise que les accents régionaux ou étrangers seront les bienvenus.

        Rien n'empêche, en outre, de lire à plusieurs, ni d'ajouter des échantillons sonores (samples) de toutes sortes aux voix qui lisent. De bidouiller, en quelque sorte.

        Vous envoyez le fichier en pièce jointe d'un email à mon adresse personnelle cjacomino[@]gmail.com. Vous précisez le nom ou le pseudo que vous souhaitez voir ajouté en signature de votre enregistrement, et je publie.

        Attention, les textes qu'il s'agit d'illustrer sont ceux (et seulement ceux) qui figurent dans le Catalogue des M@P (+)

        Allons ! La poésie a besoin de nous pour se faire entendre... Donnez de la voix !

        dimanche 28 avril 2019

        Formation | Porteurs de M@P

        Programme de la journée de formation du 28/04/2019 à l'IESTS (Nice)
        1. Ronfle coquillage (Maurice Fombeure) (+)
        2. Nos pratiques de mentors en lecture-écriture
        3. Définition des M@P (+)
        4. Organisation matérielle des ateliers (espace, équipements)
        5. Arrière-plan (+)
        6. Fabriquer des M@P - Le droit, les techniques
        7. Les participants évaluent la formation (+)
        8. Information sur les Open Badges
        9. Dans le Château noir (Claude Ollier) (+)
        Liste des participants: Sandrine BEAUGENDRE, Carole CARBONEL, Lionel GENCHI, Mégane HENRY, Driss MAAMRI, Bergère MARCHAND, Tiphaine PASSELAIGUE, Audrey PAUL-SAMSON.

        Ceux-ci ont attribué à la formation la note de 4,6.

        À l’issue de la journée, les Open Badges "Porteurs de M@P" ont été décernés par Mme Catherine MOREAU, Adjointe au maire, Déléguée à la Politique de la Ville, Conseiller métropolitain, Conseillère départementale, et par Mme Cécile FORMEAU, Directrice adjointe de l’IESTS.


        La licorne | Jacques Roubaud

        Ô Grandma

        Je la vois derrière les vitres du salon
        marchant à grands pas dans le jardin
        battu par l'orage, elle dit imaginer
        sa migraine comme une graminée sous la pluie

        + Poétrie

        mardi 23 avril 2019

        Nagra

        La maison que j’habitais l’année où j’ai commencé à m’occuper sérieusement de musique se trouvait à la lisière de la ville. La façade sur une rue indifférente, l’arrière tourné vers la forêt. D’abord, sous la fenêtre de notre chambre, c’était un jardin étroit où nous cultivions des légumes et où nous étendions du linge, puis une prairie sur laquelle il arrivait que paissent quelques moutons, plus loin encore la ligne sombre de la forêt avec, au-dessus d’elle, des montagnes enneigées. Dans notre chambre, je me levais au milieu de la nuit et j’écartais le rideau de la fenêtre. Je regardais le jardin dans la nuit avec le linge étendu et, par-delà, la lisière de la forêt d'où je m’attendais à tout instant à ce que surgisse un renard ou un sanglier. D’où j’imaginais que sortirait un cerf. À l'époque où il est devenu pensable pour moi d'abandonner la philosophie, où j'ai envisagé la possibilité de poursuivre mon travail de philosophie sur un autre mode enfin en composant de la musique, en arrangeant des sons, la maison que j'habitais n’était pas la mienne mais celle d’une jeune femme que j’avais rencontrée dans une université d’un autre pays. Elle m’avait parlé de cette ville d’où elle venait et de la maison où elle avait grandi et que lui avaient laissée ses parents, tous deux disparus dans un accident d’avion. J’avais beaucoup voyagé, il m’était arrivé d’habiter assez loin dans le désert, une maison dont je sortais la nuit pour regarder les étoiles et entendre les cris d’oiseaux et de petits mammifères, et l’idée m’était alors venue de faire des enregistrements sonores de tout ce qui s’entendait à l’intérieur et à l’extérieur de cette maison. J’avais même acheté un Nagra et j’avais étudié d’assez près son mode de fonctionnement, mais je n’avais pas réalisé mon projet, j’avais laissé passer l’occasion. Et maintenant je me souvenais des différents lieux où j’avais vécu et où j’aurais pu prélever des sons. Il me semblait percevoir encore très distinctement le clapotement de l’eau dans des canaux obscurs comme de l'encre et du bruit de moteur des petites embarcations qui nous apportaient des vivres le matin, celui des cloches et des battements d’ailes des pigeons qui s’envolaient au-dessus des jardins dont je rêvais de franchir les murs au-delà desquels il arrivait qu’on aperçoive un pigeonnier en ruine. J’ai conservé les e-mails que j’adressais alors aux quelques personnes qui, de loin, suivaient mon travail de recherche en philosophie analytique et auxquelles je faisais part pour la première fois de mon désir d'abandonner tout cela pour composer de la musique.

        + Poétrie

        vendredi 19 avril 2019

        De l'école. Métaphore musicale

        Imaginons un pays dans lequel les spectacles musicaux ne s’adresseraient jamais qu’à des personnes du même âge. Et que, pour chaque âge, un et un seul programme soit prévu, que tous les musiciens du pays seraient ténus d’exécuter. Il y a fort à parier que le choix de ces programmes annuels donnerait lieu à d’interminables disputes. À quel âge proposer telle sonate pour piano seul de Beethoven ? Et pour quel âge réserver Lunar Leap de Jonathan Fitoussi et Clemens Hourrière ? Or, n’est-ce pas un peu ainsi que fonctionne notre école ?

        jeudi 18 avril 2019

        Coin de table | Henri Fantin-Latour (1872)


        + Sur Wikimedia Commons

        Verlaine a 27 ans et Rimbaud 17 quand il se rencontrent à Paris en 1871. Ils ont jusque-là mené des vies très différentes. Mais l'un et l'autre se définissent avant tout comme poètes, et ils veulent participer au renouveau poétique qu'exige la réalité de leur époque. Portrait de deux personnalités.

        4 conférences d’Agnès Spiquel, professeur émérite de littérature française à l'Université de Valenciennes, sur le site de France-Culture +

        samedi 13 avril 2019

        Hanneton | Jacques Roubaud

        Polyphonie

        J’imagine de proposer à des élèves de collège et de lycée de composer des textes polyphoniques, comme Denis Podalydès en donne l’exemple dans les premières pages de Voix off, où il cite Marcel Proust, textes que nous publierons en ligne et qui donneront lieu ensuite à des mises en voix enregistrées, éventuellement accompagnées de musique.

        J'invite les élèves et les professeurs intéressés à se faire connaître, en ajoutant un commentaire à ce billet ou en se servant du formulaire "Contact" (page d'accueil, colonne de droite).

        À l’occasion je publierai ici mes propres propositions accompagnées du label "Polyphonie", comme j'ai fait hier avec Denis Podalydès hanté par Marcel Proust +.



        vendredi 12 avril 2019

        Denis Podalydès hanté par Marcel Proust. Puis Michel Foucault

        Je découvre (pourquoi si tard ?) le livre de Denis Podalydès, Voix off, qui a obtenu le Prix Femina du meilleur essai en 2008, où l'auteur explique comment sa propre voix est traversée par d'autres (tous les grands comédiens ont été ses maîtres, même Jean-Louis Barrault qu'il admirait, enfant, et dont un soir il a serré la main, et même Jean Vilar qu'il n'a pas pu connaître), où ses propres souvenirs se confondent avec de longues phrases de Marcel Proust, qu'un camarade (Christophe Ferré) lui donne à lire en 1979, dans le Lagarde et Michard qu'il lui glisse entre les mains, pendant un cours de lettres, alors qu'ils sont élèves de seconde au lycée Hoche de Versailles, Que le jour est lent à mourir par ces soirs démesurés de l'été, puis, plus loin, C'était le temps où de grand matin élèves et professeurs vont dans les jardins publics préparer les derniers concours sous les arbres, pour recueillir la seule goutte de fraîcheur que laisse tomber un ciel moins enflammé que dans l'ardeur du jour, mais déjà aussi stérilement pur, à quoi D. P. ajoute: je suis bouche bée devant l'extrême concomitance de ce qui est écrit et de ce qui jusqu'à présent m'a paru indicible, trop intimement enfoui dans les sensations les plus confuses (p. 22), façon qui me rappelle les premières phrases tellement émouvantes de la leçon inaugurale que Michel Foucault prononce au Collège de France, le 2 décembre 1970, où il dit, Dans le discours qu'aujourd'hui je dois tenir, et dans ceux qu'il me faudra tenir ici, pendant des années peut-être, j'aurais voulu pouvoir me glisser subrepticement. Plutôt que de prendre la parole, j'aurais voulu être enveloppé par elle, et porté bien au-delà de tout commencement possible. J'aurais aimé m'apercevoir qu'au moment de parler une voix sans nom me précédait depuis longtemps: il m'aurait suffi alors d'enchaîner, de poursuivre la phrase, de me loger, sans qu'on y prenne garde, dans ses interstices... (L'ordre du discours, Gallimard, 1971, p. 7).

        + Arrière-plan (35)

        jeudi 11 avril 2019

        L'impossible retour | Hélène Cixous



        Les deux sœurs, Ève et Éri sont unies, elles se gardent de moi, voilà quelqu’un, sentent-elles, qui pâtit d’un déficit de méfiance, cette fille est une traumatisée par fantasme, elle n’est pas porteuse de scarifications spirituelles, elle peut regarder avec une curiosité de biologiste les pancartes clouées sur la poitrine des édifices fracassés dans les rues de novembre 38 elle prend une loupe pour examiner les prélèvements des écrits hurlants,

        elle examine ce qui nous a fait vomir et verser des sueurs
        nous n’irons pas
        disent-elles, gênées,
        certes le délire
        a disparu
        cependant les édits brûlent encore qui nous ont ordonné de quitter la terre et de camper au bord de l’humanité
        les gens sont très gentils, nous sommes très bien reçues

        Gare d'Osnabrück, éd. Galiliée, 2016, p. 89.

        mercredi 10 avril 2019

        Ce qui est tu dans Le Dormeur du val

        Ill. Alphonse-Marie-Adolphe de Neuville (1873)
        Dans ce poème tellement lu et tellement commenté, j'ai fait, voici quelques années seulement, la découverte d'une absence. Ou d'une omission.

        Il y a quelque chose, dans ces quatorze vers, que le sujet lyrique ne dit pas. Une information qu'il ne peut pas ne pas détenir et que pourtant il s'abstient de livrer. Celle-ci est pourtant de la plus haute importance. Ou, du moins, serait-elle apparue comme telle à tout autre auteur que le jeune Arthur. Son omission, volontaire, aveuglante, confère une importance historique à ce poème-ci. Voici qu’en taisant ce qu’il tait, un poète de seize ans invente le pacifisme.

        Car le témoin qui découvre le corps du soldat couché sur le champ de bataille, et qui remarque que "Les parfums ne font pas frissonner sa narine", celui-là ne peut pas ne pas voir la couleur de son uniforme. Ce qui signifie qu’il ne peut ignorer si celui-ci est allemand ou français. Or, il passe sur le fait. Il garde pour lui l'information. Et, par cet escamotage, il nous fait basculer dans une modernité où, pour la première fois peut-être, la chose n’a plus d’importance. Où l’on peut s’émouvoir enfin de la mort d’un jeune soldat sans se préoccuper de savoir dans quel camp le hasard a voulu l’enrôler plutôt que dans tel autre.

        Le Dormeur du val, d'Arthur Rimbaud, est le poème dans lequel la couleur de l'uniforme du soldat s'efface.

        Un autre poète avant lui, en France ou ailleurs, s'est-il livré au même coup de bonneteau ? Je l'ignore. Comme j'ignore si d'autres lecteurs du texte de Rimbaud ont remarqué celui-ci avant moi. Vous me le direz peut-être.

        Dans l'attente, chaque fois que je lis Le Dormeur du val avec des étudiants, je leur fais entendre tout de suite après Le Déserteur de Boris Vian.

        Ill. Jérôme Bosch (entre 1496 et 1516)

        Luxe moderne et vieille Hollande

        Le mot luxe est-il bien à sa place dans un poème? N’y revêt-il pas un caractère scandaleux, presque obscène? Il n'est pas d'œuvre d'art qu'on ne puisse regarder comme le produit d'un artisanat de luxe. Cela pourtant ne se dit pas. On ne s'attend pas à voir la poésie vanter la richesse matérielle, la préciosité des objets qui ornent les maisons de certaines familles. Le poète, depuis toujours, aurait fait vœu de pauvreté. De manière plus précise, le poète romantique est celui qui s'oppose aux valeurs portées par la bourgeoisie industrielle et commerçante qui triomphe au 19e siècle. Or, Baudelaire, après avoir été riche, fut très pauvre. Il rejeta les valeurs et les usages de la société de son temps. Il changea sans cesse de domicile, transportant de l'un à l'autre ses liasses de papiers dont on craint toujours, rétrospectivement, que l'un d'entre eux ne vienne à s'égarer. Il se conduisit de manière en tout point provocante et autodestructrice, consommant tout ce qui pouvait lui tomber sous la main de drogues et d'alcools. Il écrivit enfin des textes difficiles et bizarres, qui lui valurent un procès pour outrage aux bonnes mœurs et, bien sûr, de n'être jamais reçu à l'Académie française où il eût tant aimé (était-il donc naïf) qu'on lui accordât un fauteuil. Ce qui n'empêche que le luxe occupe une place centrale dans L'Invitation au voyage, qui est l'un de ses poèmes les plus célèbres.

        Eût-il parlé de luxe par métaphore, pour évoquer l'éclat des étoiles dans le ciel ou la fine luisance des gouttes de pluie sur le carreau, l’on comprendrait encore. Mais non. Le luxe dont il s'agit ici est celui des meubles et des étoffes, des parfums, des bijoux et des fleurs qui s'achètent après qu'ils ont été transportés par bateau de l'autre bout du monde. Est-ce à dire que l’auteur du Vin des chiffonniers trahit son camp, se convertissant aux goûts et aux valeurs des classes supérieures du Second Empire? Bien sûr que non. Tout se passe au contraire comme s’il allait chercher le luxe dans le camp adverse pour le ramener dans le sien, qui est celui de l’art, où il changera de signe.

        Le point important est que le luxe se trouve ici promis à une personne aimée en compagnie de laquelle il s’agirait de fuir, de passer des frontières, d’aller s’établir dans une autre ville où l’on vivra caché. La personne à laquelle Charles Baudelaire propose de partir, les biographes ont quelques raisons de penser que c’est Marie Daubrun, une comédienne dont il s’était épris. Et quant à la destination évoquée, on comprend qu’il s’agissait de la Hollande où Baudelaire n’était jamais allé mais dont lui avait parlé son ami Gérard de Nerval.

        Dans la haute société parisienne (et, plus largement, européenne) de ce milieu du dix-neuvième siècle, le luxe reste encore, comme il l’était dans toutes les sociétés traditionnelles, le signe apparent de la richesse. Une marque ostentatoire. Tandis que soudain ici, le signe est renversé. Il s’agira (il s’agirait), pour le couple illégitime, de se dérober au regard et au jugement des autres. De vivre caché dans une chambre louée où la beauté des choses matérielles favorisera l’aiguisement des sens, exaltera la volupté des âmes et des corps. Démarche que les protagonistes conduiront ensemble dans le calme et la douceur. Dans le respect d'un échange fraternel ("Mon enfant, ma sœur…"). Et qui se rapportera ainsi, plutôt qu'à la débauche, à ce que Michel Foucault, plus près de nous, désigne comme "gouvernement de soi".

        Le voyage ne se fit pas (remarquons que, dans le texte, les verbes sont au présent du conditionnel et non pas au futur de l'indicatif), et d’ailleurs les biographes doutent fort que Marie Daubrun fut jamais sa maîtresse. Mais l’œuvre d’art est là, parmi les plus belles de notre littérature, les plus hautement inspirées, et qui annonce un renversement de la place et de la fonction du luxe qui continue de s'opérer sous nos yeux, et que les sociologues perçoivent aujourd’hui seulement en toute clarté.

        Dans son ouvrage intitulé Le luxe éternel, publié en 2003, Gilles Lipovetsky écrit: "Au travers des dépenses coûteuses, hommes et femmes s’emploient moins à être socialement conformes qu’à éprouver des émotions esthétiques ou sensitives, moins à faire étalage de richesse qu’à ressentir des moments de volupté. Invitation au voyage, invitation aux délices des cinq sens, le luxe s’identifie tendanciellement à une fête privée, à une fête des sens. La quête des jouissances privées a pris le pas sur l’exigence d’affichage et de reconnaissance sociale: l’époque contemporaine voit s’affirmer un luxe de type inédit, un luxe émotionnel, expérientiel, psychologisé, substituant la primauté des sensations intimes à celle de la théâtralité sociale."

        [+ Voir l’enquête de Zineb Dryef, intitulée La beauté "naturelle", signe extérieur de richesse, dans M, le magazine du Monde n° 396 du samedi 20 avril 2019.]

        Quant au choix de la Hollande, il se trouve que, bien avant Baudelaire, Descartes avait écrit (dans une lettre à Guez de Balzac datée d'Amsterdam, le 5 mai 1631):

        Monsieur,

        J'ai porté ma main contre mes yeux pour voir si je ne dormais point, lorsque j'ai lu dans votre lettre que vous aviez dessein de venir ici ; et maintenant encore je n'ose me réjouir autrement de cette nouvelle, que comme si je l'avais seulement songée. Toutefois je ne trouve pas fort étrange qu'un esprit, grand et généreux comme le vôtre, ne se puisse accommoder à ces contraintes serviles, auxquelles on est obligé dans la Cour ; et puisque vous m'assurez tout de bon, que Dieu vous a inspiré de quitter le monde, je croirais pécher contre le Saint-Esprit, si je tâchais à vous détourner d'une si sainte résolution.


        Même vous devez pardonner à mon zèle, si je vous convie de choisir Amsterdam pour votre retraite et de la préférer, je ne vous dirai pas seulement à tous les couvents des Capucins et des Chartreux, où force honnêtes gens se retirent, mais aussi à toutes les plus belles demeures de France et d'Italie, même à ce célèbre Ermitage dans lequel vous étiez l'année passée. Quelque accomplie que puisse être une maison des champs, il y manque toujours une infinité de commodités, qui ne se trouvent que dans les villes ; et la solitude même qu'on y espère, ne s'y rencontre jamais toute parfaite. Je veux bien que vous y trouviez un canal, qui fasse rêver les plus grands parleurs, et une vallée si solitaire, qu'elle puisse leur inspirer du transport et de la joie ; mais mal aisément se peut-il faire, que vous n'ayez aussi quantité de petits voisins, qui vous vont quelquefois importuner, et de qui les visites sont encore plus incommodes que celles que vous recevez à Paris. Au lieu qu'en cette grande ville où je suis, n'y ayant aucun homme, excepté moi, qui n'exerce la marchandise, chacun y est tellement attentif à son profit, que j'y pourrais demeurer toute ma vie sans être jamais vu de personne.


        Je me vais promener tous les jours parmi la confusion d'un grand peuple, avec autant de liberté et de repos que vous sauriez faire dans vos allées, et je n'y considère pas autrement les hommes que j'y vois, que je ferais les arbres qui se rencontrent en vos forêts, ou les animaux qui y paissent. Le bruit même de leur tracas n'interrompt pas plus mes rêveries, que ferait celui de quelque ruisseau. Que si je fais quelquefois réflexion sur leurs actions, j'en reçois le même plaisir, que vous feriez de voir les paysans qui cultivent vos campagnes ; car je vois que tout leur travail sert à embellir le lieu de ma demeure, et à faire que je n'y aie manque d'aucune chose. Que s'il y a du plaisir à voir croître les fruits en vos vergers, et a y être dans l'abondance jusques aux yeux, pensez-vous qu'il n'y en ait pas bien autant, à voir venir ici des vaisseaux, qui nous apportent abondamment tout ce que produisent les Indes, et tout ce qu'il y a de rare en l'Europe ? Quel autre lieu pourrait-on choisir au reste du monde, où toutes les commodités de la vie, et toutes les curiosités qui peuvent être souhaitées, soient si faciles à trouver qu'en celui-ci ? Quel autre pays, où l'on puisse jouir d'une liberté si entière, où l'on puisse dormir avec moins d'inquiétude, où il y ait toujours des armées sur pied exprès pour nous garder, où les empoisonnements, les trahisons, les calomnies soient moins connus, et où il soit demeuré plus de reste de l'innocence de nos aïeux ? Je ne sais comment vous pouvez tant aimer l'air d'Italie, avec lequel on respire si souvent la peste, et où toujours la chaleur du jour est insupportable, la fraîcheur du soir malsaine, et où l'obscurité de la nuit couvre des larcins et des meurtres. Que si vous craignez les hivers du Septentrion, dites-moi quelles ombres, quel éventail, quelles fontaines vous pourraient si bien préserver à Rome des incommodités de la chaleur, comme un poêle et un grand feu vous exempteront ici d'avoir froid ?


        Au reste, je vous dirai que je vous attends avec un petit recueil de rêveries, qui ne vous seront peut-être pas désagréables ; et soit que vous veniez, ou que vous ne veniez pas, je serai toujours passionnément, etc.


        Ajoutons que le rapprochement entre cette lettre de Descartes et le poème de Baudelaire a été fait par Ferdinand Alquié dans son édition des Œuvres philosophiques de Descartes, t. 1 (1618-1637), t.1, éd. Garnier, 1963, p. 292, n.2.

        lundi 8 avril 2019

        Les Séparés | Marceline Desbordes-Valmore



        N’écris pas. Je suis triste, et je voudrais m’éteindre.
        Les beaux étés sans toi, c’est la nuit sans flambeau.
        J’ai refermé mes bras qui ne peuvent t’atteindre,
        Et frapper à mon cœur, c’est frapper au tombeau.
        N’écris pas !

        N’écris pas. N’apprenons qu’à mourir à nous-mêmes.
        Ne demande qu’à Dieu… qu’à toi, si je t’aimais !
        Au fond de ton absence écouter que tu m’aimes,
        C’est entendre le ciel sans y monter jamais.
        N’écris pas !

        N’écris pas. Je te crains ; j’ai peur de ma mémoire :
        Elle a gardé ta voix qui m’appelle souvent.
        Ne montre pas l’eau vive à qui ne peut la boire.
        Une chère écriture est un portrait vivant.
        N’écris pas !

        N’écris pas ces doux mots que je n’ose plus lire :
        Il semble que ta voix les répand sur mon cœur ;
        Que je les vois brûler à travers ton sourire ;
        Il semble qu’un baiser les empreint sur mon cœur.
        N’écris pas !

        Poésies (1830)




        samedi 6 avril 2019

        Lire est un style de vie

        Lire est un style de vie. Plus désintéressé. Curieux, amusé et comme nonchalant. Aristocratique, encore que compatible avec la pauvreté. Le temps quotidien consacré à la lecture est celui d’un certain dépaysement de soi. Il est dédié à ce que d’autres ont écrit, que nous ne connaissons pas. Dont l’existence s’est déroulée ailleurs et qui souvent sont morts. Lire c’est s’intéresser aux autres. Non pas à ceux qui font l’actualité, dont tout le monde parle, qui occupent une place importante dans la société, qui jouent un rôle politique, qu'on voit à la télévision, ni aux puissants ni aux violents, mais à des êtres épars dont l’existence se serait effacée, qui n’ont rien fait de plus glorieux ni de plus indispensable que de composer, dans le silence et la solitude, des livres dont le hasard a voulu qu’ils parviennent jusqu’à nous. C’est rompre, c'est opposer une manière de refus à l’injonction sociale, en même temps que l’art patient de tirer des lignes, de nouer des liens avec des individus singuliers rescapés d’autres périodes de l’histoire et d’autres civilisations. Et cet art se pratique depuis l’enfance, le plus souvent depuis le foyer familial où vous avez grandi, depuis le premier jardin d’été, crissant d’herbes et d’insectes, où vous avez attendu le soir, depuis votre première maladie et vos premiers voyages, et cet art vous accompagne jusqu’à la mort.

        dimanche 31 mars 2019

        La servante au grand cœur... | Charles Baudelaire



        + Audio

        La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse,
        Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
        Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
        Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,
        Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres,
        Son vent mélancolique à l’entour de leurs marbres,
        Certe, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
        De dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,
        Tandis que, dévorés de noires songeries,
        Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,
        Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,
        Ils sentent s’égoutter les neiges de l’hiver
        Et le siècle couler, sans qu’amis ni famille
        Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.

        Lorsque la bûche siffle et chante, si le soir,
        Calme, dans le fauteuil je la voyais s’asseoir,
        Si, par une nuit bleue et froide de décembre,
        Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre
        Grave, et venant du fond de son lit éternel
        Couver l’enfant grandi de son œil maternel,
        Que pourrais-je répondre à cette âme pieuse,
        Voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse ?

        Le visage de maman | Marcel Proust



        Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que maman viendrait m’embrasser quand je serais dans mon lit. Mais ce bonsoir durait si peu de temps, elle redescendait si vite, que le moment où je l’entendais monter, puis où passait dans le couloir à double porte le bruit léger de sa robe de jardin en mousseline bleue, à laquelle pendaient de petits cordons de paille tressée, était pour moi un moment douloureux. Il annonçait celui qui allait le suivre, où elle m’aurait quitté, où elle serait redescendue. De sorte que ce bonsoir que j’aimais tant, j’en arrivais à souhaiter qu’il vînt le plus tard possible, à ce que se prolongeât le temps de répit où maman n’était pas encore venue. Quelquefois quand, après m’avoir embrassé, elle ouvrait la porte pour partir, je voulais la rappeler, lui dire "embrasse-moi une fois encore, mais je savais qu’aussitôt elle aurait son visage fâché, car la concession qu’elle faisait à ma tristesse et à mon agitation en montant m’embrasser, en m’apportant ce baiser de paix, agaçait mon père qui trouvait ces rites absurdes, et elle eût voulu tâcher de m’en faire perdre le besoin, l’habitude, bien loin de me laisser prendre celle de lui demander, quand elle était déjà sur le pas de la porte, un baiser de plus. Or la voir fâchée détruisait tout le calme qu’elle m’avait apporté un instant avant, quand elle avait penché vers mon lit sa figure aimante, et me l’avait tendue comme une hostie pour une communion de paix où mes lèvres puiseraient sa présence réelle et le pouvoir de m’endormir. Mais ces soirs-là, où maman en somme restait si peu de temps dans ma chambre, étaient doux encore en comparaison de ceux où il y avait du monde à dîner et où, à cause de cela, elle ne montait pas me dire bonsoir.

        Du côté de chez Swann, dans À la recherche du temps perdu, Tome I, éd. Pierre Clarac, Bibliothèque de la Pléiade. 1954, p. 13. Sur Wikisource +

        samedi 30 mars 2019

        Les attardés

        J’avais oublié que les garçons
        jouent au foot haletants muets
        sans tenir compte de la nuit qui
        vient

        jusqu’à l’heure où celle-ci
        sans lune sous les arbres du square
        dérobe le ballon efface leurs mains
        dans l’odeur de poussière

        quand il passent la grille
        la sueur sur leur dos est glacée

        + Poétrie

        vendredi 29 mars 2019

        Bribes de Proust

        J'étais hier après-midi au collège Le Pré des Roures, au Rouret, invité par des collègues amies dont je connais l'excellence du travail, ce qui m'avait donné l'envie d'essayer dans leurs classes deux Moulins à paroles (M@P) consacrés à Marcel Proust, que je gardais en réserve, craignant qu'ils ne fussent trop difficiles ailleurs où je vais.

        Mon goût pour l'auteur avait été ravivé, ces derniers mois, par la lecture du Lambeau où Philippe Lançon l'évoque à toutes les pages, et parce qu'il insiste sur le fait que, dans les conditions extrêmes où il se trouve, il lui suffit d'extraire quelques passage de la Recherche, d'en lire et d'en relire de longs fragments comme il choisirait dans une forêt magique une plante médicinale dont il se ferait, chaque soir, une décoction pour mieux passer la nuit. Puis, j'avais déjà confectionné mes M@P, quand une visite à la librairie Les Parleuses, de la rue Defly, à Nice, m'a fait découvrir La Madeleine de Proust, album conçu et illustré par Betty Bone aux éditions Courtes et Longues. Le style graphique et l'intelligence de cet ouvrage m'ont aussitôt ravi, et j'ai trouvé que l'artiste montrait plus de courage que moi en prélevant dans la vaste fresque de l'auteur trois bribes délicieuses, la première concernant "la Madeleine", la seconde "Le Drame du coucher," et la troisième la première rencontre avec "Gilberte".

        Et donc hier, dans un collège où le bois blond des charpentes et la lumière qui afflue par les baies vitrées vous font croire que vous seriez embarqué dans un yacht, j'ai fait tourner, dans une classe de cinquième où m'accueillait Patricia Ferran, mon M@P intitulé Grand-mère sous la pluie, puis dans une classe de troisième conduite par Catherine Besson, celui dédié aux Mouettes sur la digue. Et, dans les deux cas, le même miracle s'est produit.

        Les élèves ont évidemment perçu que cet exercice d'attention qui leur était proposé, impliquant la mémoire, n'était en réalité rien d'autre qu'une forme de méditation à laquelle on pouvait participer en chuchotant aux oreilles les unes des autres, en prenant le relais de lectures qui seraient restées en panne, trois tables plus loin, si l'on n'était venu en aide à celui ou celle qui devait reprendre son souffle, cela avec toujours sur le visage un sourire qui s'adresse à soi-même plus qu'aux autres, jusqu'au moment de vérité où la reconstitution du texte doit se faire par écrit, une conclusion qui hier fut heureuse, puisque ces étonnantes dictées mémorielles ont donné lieu à plusieurs "sans faute" dans chaque groupe.

        Enfin l'on se lève et se salue comme on ferait à l'issue d'un combat de karaté. Le maître félicite les élèves de ce qu'ils ont réalisé, et eux, en échange, le remercient d'être venu. What else ?

        mardi 26 mars 2019

        Lire est une affaire de confiance

        Lire, choisir un livre pour le lire, c'est d'abord une affaire de confiance. Confiance dans l'auteur, bien sûr, surtout si on le connaît déjà. Mais confiance aussi dans telle personne proche qui me le recommande, ou plus largement dans la foule des lecteurs plus anciens qui, par leur nombre, ont fait la réputation de cet auteur et de ce titre parmi les autres.

        Je ne lis pas sans faire confiance aux autres. Sans ajouter foi à leur avis, sans vouloir le comprendre et le partager.

        Lire les classiques, c'est ainsi entrer dans de vastes communautés de lecteurs, dont certains sont morts depuis longtemps déjà mais qui, ensemble, ont porté ces livres jusqu'à nous. Ou quelquefois un seul poème, une seule chanson.

        C'est penser et c'est dire : "Quant à moi, je ne suis certain de rien aujourd'hui. Je ne sais plus que penser ni que croire. Et je suis fatigué d'essayer de le faire. Je suis fatigué d'essayer de "penser par moi-même" comme les journalistes m'enjoignent de le faire, comme si cela avait un sens. Fatigué de devoir "exercer mon esprit critique", comme les journalistes et les professeurs m'enjoignent de le faire, comme si j'étais en devoir de me faire une opinion personnelle sur toutes les questions qui agitent le monde. Mais, à tout le moins, je peux essayer de comprendre ce que d'autres ont ressenti et pensé avant moi. Ce que d'autres ont cru, ce dont ils ont voulu témoigner, qui n'était peut-être pas dépourvu de sens, et que peut-être je pourrai partager."

        Lire est toujours une aventure collective, même quand je lis seul, sur mon smartphone. Dans une société férocement individualiste, où tout ce qui compte est ce en quoi vous seriez différent des autres, prétendument merveilleusement "uniques", lire reste une célébration de la langue que nous avons en commun, des sentiments et des idées qui nous habitent.

        + Arrière-plan (30)

        vendredi 22 mars 2019

        Épeler pour apprendre

        Un enfant de 5-6 ans peut avoir la curiosité de déchiffrer des mots qu'il rencontre dans le monde qui l'entoure. Pour autant, l'essentiel du chemin d'apprentissage, il le fera en écrivant lui-même. Non pas en se demandant comme se disent les mots qu'il voit mais bien plutôt en se demandant comment s'écrivent les mots qu'il dit.

        Avec cela, l'erreur est de croire qu'il a besoin d'un crayon. Un enfant de cet âge a besoin d’un crayon pour dessiner. Il peut s'en servir aussi pour copier des mots qu'il a sous les yeux. Mais pas pour les transcrire de mémoire, et encore moins sous la dictée.

        Pour cela, il lui suffit d'épeler. L'épellation est une activité merveilleusement efficace qui réclame l'aide, non pas d'un manuel scolaire, non pas d'un dispositif numérique qualifié de "machine à apprendre", mais d'un véritable adulte en chair et en os.

        L'adulte montre un mot, qu'il extrait d'une phrase lue. Puis il demande à l'enfant de bien vouloir l'épeler de visu, question de vérifier si celui-ci connait le nom des lettres qui le composent.

        Enfin il cache le mot, et il demande à l'enfant de l'épeler, cette fois de mémoire, en lui montrant ses propres doigts (ceux de l'adulte) qui en comptent les lettres.

        Voilà, c’est à peu près tout. Avec de pareils équipages d’enfants et d’adultes occupés à épeler de jolis mots, dont ils observent les formes, dont ils recherchent et discutent les significations, la lutte contre l'illettrisme peut devenir l'affaire de tous. À l'école mais aussi dans les quartiers et au sein des familles.

        Au non-lecteur, la langue apparaît comme un océan dans lequel il se noie. Le but est de lui faire percevoir les mots comme des suites de sons et de lettres que l'on peut dénombrer.

        Nos Moulins à paroles (M@P) proposent d'entendre et de voir les mots à l'intérieur de petits textes que les enfants ont plaisir à apprendre par cœur. Puis de remplacer ces mots par des suites d'étoiles dont chacune correspond à une lettre.

        Cette approche est la plus traditionnelle qui soit. Même si aujourd'hui les écrans nous servent de supports.

        dimanche 17 mars 2019

        Une histoire pour chacun

        Je ne pense pas que Paul prenne des notes. Il procède uniquement de mémoire. Tout d'abord, il recueille des petites histoires. Paul étant ingénieur, ces histoires concernent le plus souvent le monde de la technique et celui des entreprises. Ce sont des histoires qu'il a vécues, dont il a été le témoin au cours de sa longue vie professionnelle, ou que des gens lui racontent, qu'il lit dans les journaux. Elles ont en commun d'être curieuses et amusantes. Le second point du dispositif est qu'il attribue mentalement chacune de ces histoires à une personne qu'il connaît, et quand il la rencontre, il lui raconte l'histoire qu'il lui a réservée. Cela donne beaucoup de saveur aux rencontres avec Paul. Vous pouvez ne pas l'avoir vu depuis mille ans, quand le rendez-vous est pris, vous êtes dans l'attente de l'histoire qu'il va vous raconter. Parce que ces histoires sont toujours instructives, mais aussi parce que vous êtes intéressé par le choix qui vous désigne. Chacune est comme un petit cadeau. Il faut ajouter que Paul parle très peu en-dehors de cela, et qu'il ne vous viendrait pas à l'idée de lui demander aucune explication. Vous acceptez le don, vous repartez avec votre petite histoire qui tourne dans votre tête, en vous demandant pourquoi elle et pourquoi vous. Vous ne savez pas encore si vous la garderez dans un tiroir secret de votre cerveau ou si vous la resservirez un jour à une autre personne. Vous souriez, vous êtes content.

        L'étonnement et la répétition

        La modernité s’épuise à ne pas vouloir dire que l’élève doit apprendre ce que d’autres savent déjà. Et qu’il le fera par la répétition. S...