dimanche 31 mars 2019

La servante au grand cœur... | Charles Baudelaire



+ Audio

La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse,
Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,
Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres,
Son vent mélancolique à l’entour de leurs marbres,
Certe, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
De dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,
Tandis que, dévorés de noires songeries,
Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,
Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,
Ils sentent s’égoutter les neiges de l’hiver
Et le siècle couler, sans qu’amis ni famille
Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.

Lorsque la bûche siffle et chante, si le soir,
Calme, dans le fauteuil je la voyais s’asseoir,
Si, par une nuit bleue et froide de décembre,
Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre
Grave, et venant du fond de son lit éternel
Couver l’enfant grandi de son œil maternel,
Que pourrais-je répondre à cette âme pieuse,
Voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse ?

Le visage de maman | Marcel Proust



Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que maman viendrait m’embrasser quand je serais dans mon lit. Mais ce bonsoir durait si peu de temps, elle redescendait si vite, que le moment où je l’entendais monter, puis où passait dans le couloir à double porte le bruit léger de sa robe de jardin en mousseline bleue, à laquelle pendaient de petits cordons de paille tressée, était pour moi un moment douloureux. Il annonçait celui qui allait le suivre, où elle m’aurait quitté, où elle serait redescendue. De sorte que ce bonsoir que j’aimais tant, j’en arrivais à souhaiter qu’il vînt le plus tard possible, à ce que se prolongeât le temps de répit où maman n’était pas encore venue. Quelquefois quand, après m’avoir embrassé, elle ouvrait la porte pour partir, je voulais la rappeler, lui dire "embrasse-moi une fois encore, mais je savais qu’aussitôt elle aurait son visage fâché, car la concession qu’elle faisait à ma tristesse et à mon agitation en montant m’embrasser, en m’apportant ce baiser de paix, agaçait mon père qui trouvait ces rites absurdes, et elle eût voulu tâcher de m’en faire perdre le besoin, l’habitude, bien loin de me laisser prendre celle de lui demander, quand elle était déjà sur le pas de la porte, un baiser de plus. Or la voir fâchée détruisait tout le calme qu’elle m’avait apporté un instant avant, quand elle avait penché vers mon lit sa figure aimante, et me l’avait tendue comme une hostie pour une communion de paix où mes lèvres puiseraient sa présence réelle et le pouvoir de m’endormir. Mais ces soirs-là, où maman en somme restait si peu de temps dans ma chambre, étaient doux encore en comparaison de ceux où il y avait du monde à dîner et où, à cause de cela, elle ne montait pas me dire bonsoir.

Du côté de chez Swann, dans À la recherche du temps perdu, Tome I, éd. Pierre Clarac, Bibliothèque de la Pléiade. 1954, p. 13. Sur Wikisource +

samedi 30 mars 2019

Les attardés

J’avais oublié que les garçons
jouent au foot haletants muets
sans tenir compte de la nuit qui
vient

jusqu’à l’heure où celle-ci
sans lune sous les arbres du square
dérobe le ballon efface leurs mains
dans l’odeur de poussière

quand il passent la grille
la sueur sur leur dos est glacée

+ Poétrie

vendredi 29 mars 2019

Bribes de Proust

J'étais hier après-midi au collège Le Pré des Roures, au Rouret, invité par des collègues amies dont je connais l'excellence du travail, ce qui m'avait donné l'envie d'essayer dans leurs classes deux Moulins à paroles (M@P) consacrés à Marcel Proust, que je gardais en réserve, craignant qu'ils ne fussent trop difficiles ailleurs où je vais.

Mon goût pour l'auteur avait été ravivé, ces derniers mois, par la lecture du Lambeau où Philippe Lançon l'évoque à toutes les pages, et parce qu'il insiste sur le fait que, dans les conditions extrêmes où il se trouve, il lui suffit d'extraire quelques passage de la Recherche, d'en lire et d'en relire de longs fragments comme il choisirait dans une forêt magique une plante médicinale dont il se ferait, chaque soir, une décoction pour mieux passer la nuit. Puis, j'avais déjà confectionné mes M@P, quand une visite à la librairie Les Parleuses, de la rue Defly, à Nice, m'a fait découvrir La Madeleine de Proust, album conçu et illustré par Betty Bone aux éditions Courtes et Longues. Le style graphique et l'intelligence de cet ouvrage m'ont aussitôt ravi, et j'ai trouvé que l'artiste montrait plus de courage que moi en prélevant dans la vaste fresque de l'auteur trois bribes délicieuses, la première concernant "la Madeleine", la seconde "Le Drame du coucher," et la troisième la première rencontre avec "Gilberte".

Et donc hier, dans un collège où le bois blond des charpentes et la lumière qui afflue par les baies vitrées vous font croire que vous seriez embarqué dans un yacht, j'ai fait tourner, dans une classe de cinquième où m'accueillait Patricia Ferran, mon M@P intitulé Grand-mère sous la pluie +, puis dans une classe de troisième conduite par Catherine Besson, celui dédié aux Mouettes sur la digue +. Et, dans les deux cas, le même miracle s'est produit.

Les élèves ont évidemment perçu que cet exercice d'attention qui leur était proposé, impliquant la mémoire, n'était en réalité rien d'autre qu'une forme de méditation à laquelle on pouvait participer en chuchotant aux oreilles les unes des autres, en prenant le relais de lectures qui seraient restées en panne, trois tables plus loin, si l'on n'était venu en aide à celui ou celle qui devait reprendre son souffle, cela avec toujours sur le visage un sourire qui s'adresse à soi-même plus qu'aux autres, jusqu'au moment de vérité où la reconstitution du texte doit se faire par écrit, une conclusion qui hier fut heureuse, puisque ces étonnantes dictées mémorielles ont donné lieu à plusieurs "sans faute" dans chaque groupe.

Enfin l'on se lève et se salue comme on ferait à l'issue d'un combat de karaté. Le maître félicite les élèves de ce qu'ils ont réalisé, et eux, en échange, le remercient d'être venu. What else ?

mardi 26 mars 2019

Lire est une affaire de confiance

Lire, choisir un livre pour le lire, c'est d'abord une affaire de confiance. Confiance dans l'auteur, bien sûr, surtout si on le connaît déjà. Mais confiance aussi dans telle personne proche qui me le recommande, ou plus largement dans la foule des lecteurs plus anciens qui, par leur nombre, ont fait la réputation de cet auteur et de ce titre parmi les autres.

Je ne lis pas sans faire confiance aux autres. Sans ajouter foi à leur avis, sans vouloir le comprendre et le partager.

Lire les classiques, c'est ainsi entrer dans de vastes communautés de lecteurs, dont certains sont morts depuis longtemps déjà mais qui, ensemble, ont porté ces livres jusqu'à nous. Ou quelquefois un seul poème, une seule chanson.

C'est penser et c'est dire : "Quant à moi, je ne suis certain de rien aujourd'hui. Je ne sais plus que penser ni que croire. Et je suis fatigué d'essayer de le faire. Je suis fatigué d'essayer de "penser par moi-même" comme les journalistes m'enjoignent de le faire, comme si cela avait un sens. Fatigué de devoir "exercer mon esprit critique", comme les journalistes et les professeurs m'enjoignent de le faire, comme si j'étais en devoir de me faire une opinion personnelle sur toutes les questions qui agitent le monde. Mais, à tout le moins, je peux essayer de comprendre ce que d'autres ont ressenti et pensé avant moi. Ce que d'autres ont cru, ce dont ils ont voulu témoigner, qui n'était peut-être pas dépourvu de sens, et que peut-être je pourrai partager."

Lire est toujours une aventure collective, même quand je lis seul, sur mon smartphone. Dans une société férocement individualiste, où tout ce qui compte est ce en quoi vous seriez différent des autres, prétendument merveilleusement "uniques", lire reste une célébration de la langue que nous avons en commun, des sentiments et des idées qui nous habitent.

+ Arrière-plan (30)

samedi 23 mars 2019

L'allée | Jules Supervielle



Ne touchez pas l'épaule
Du cavalier qui passe,
Il se retournerait
Et ce serait la nuit,
Une nuit sans étoiles,
Sans courbe ni nuages.
- Alors que deviendrait
Tout ce qui fait le ciel,
La lune et son passage,
Et le bruit du soleil ?
- Il vous faudrait attendre
Qu'un second cavalier
Aussi puissant que l'autre
Consentît à passer.

Le Forçat innocent (1930)



Enfance | Arthur Rimbaud


Au bois il y a un oiseau, son chant vous arrête et vous fait rougir.
Il y a une horloge qui ne sonne pas.
Il y a une fondrière avec un nid de bêtes blanches.
Il y a une cathédrale qui descend et un lac qui monte.
Il y a une petite voiture abandonnée dans le taillis, ou qui descend le sentier en courant, enrubannée.
Il y a une troupe de petits comédiens en costumes, aperçus sur la route à travers la lisière du bois.
Il y a enfin, quand l'on a faim et soif, quelqu'un qui vous chasse.

Les Illuminations (1873-1875)

+ Plein écran
+ Sur le site d'Alain Bardel

vendredi 22 mars 2019

Épeler pour apprendre

Un enfant de 5-6 ans peut avoir la curiosité de déchiffrer des mots qu'il rencontre dans le monde qui l'entoure. Pour autant, l'essentiel du chemin d'apprentissage, il le fera en écrivant lui-même. Non pas en se demandant comme se disent les mots qu'il voit mais bien plutôt en se demandant comment s'écrivent les mots qu'il dit.

Avec cela, l'erreur est de croire qu'il a besoin d'un crayon. Un enfant de cet âge a besoin d’un crayon pour dessiner. Il peut s'en servir aussi pour copier des mots qu'il a sous les yeux. Mais pas pour les transcrire de mémoire, et encore moins sous la dictée.

Pour cela, il lui suffit d'épeler. L'épellation est une activité merveilleusement efficace qui réclame l'aide, non pas d'un manuel scolaire, non pas d'un dispositif numérique qualifié de "machine à apprendre", mais d'un véritable adulte en chair et en os.

L'adulte montre un mot, qu'il extrait d'une phrase lue. Puis il demande à l'enfant de bien vouloir l'épeler de visu, question de vérifier si celui-ci connait le nom des lettres qui le composent.

Enfin il cache le mot, et il demande à l'enfant de l'épeler, cette fois de mémoire, en lui montrant ses propres doigts (ceux de l'adulte) qui en comptent les lettres.

Voilà, c’est à peu près tout. Avec de pareils équipages d’enfants et d’adultes occupés à épeler de jolis mots, dont ils observent les formes, dont ils recherchent et discutent les significations, la lutte contre l'illettrisme peut devenir l'affaire de tous. À l'école mais aussi dans les quartiers et au sein des familles.

Au non-lecteur, la langue apparaît comme un océan dans lequel il se noie. Le but est de lui faire percevoir les mots comme des suites de sons et de lettres que l'on peut dénombrer.

Nos Moulins à paroles (M@P) proposent d'entendre et de voir les mots à l'intérieur de petits textes que les enfants ont plaisir à apprendre par cœur. Puis de remplacer ces mots par des suites d'étoiles dont chacune correspond à une lettre.

Cette approche est la plus traditionnelle qui soit. Même si aujourd'hui les écrans nous servent de supports.

dimanche 17 mars 2019

Une histoire pour chacun

Je ne pense pas que Paul prenne des notes. Il procède uniquement de mémoire. Tout d'abord, il recueille des petites histoires. Paul étant ingénieur, ces histoires concernent le plus souvent le monde de la technique et celui des entreprises. Ce sont des histoires qu'il a vécues, dont il a été le témoin au cours de sa longue vie professionnelle, ou que des gens lui racontent, qu'il lit dans les journaux. Elles ont en commun d'être curieuses et amusantes. Le second point du dispositif est qu'il attribue mentalement chacune de ces histoires à une personne qu'il connaît, et quand il la rencontre, il lui raconte l'histoire qu'il lui a réservée. Cela donne beaucoup de saveur aux rencontres avec Paul. Vous pouvez ne pas l'avoir vu depuis mille ans, quand le rendez-vous est pris, vous êtes dans l'attente de l'histoire qu'il va vous raconter. Parce que ces histoires sont toujours instructives, mais aussi parce que vous êtes intéressé par le choix qui vous désigne. Chacune est comme un petit cadeau. Il faut ajouter que Paul parle très peu en-dehors de cela, et qu'il ne vous viendrait pas à l'idée de lui demander aucune explication. Vous acceptez le don, vous repartez avec votre petite histoire qui tourne dans votre tête, en vous demandant pourquoi elle et pourquoi vous. Vous ne savez pas encore si vous la garderez dans un tiroir secret de votre cerveau ou si vous la resservirez un jour à une autre personne. Vous souriez, vous êtes content.

samedi 16 mars 2019

Descartes et les langues naturelles

Descartes présente comme un postulat de base de sa méthode celui selon lequel “… il n’y a pas tant de perfection dans les ouvrages composés de plusieurs pièces, et faits de la main de divers maîtres, qu’en ceux auxquels un seul a travaillé” (Discours de la méthode, début de la Seconde partie, sur Wikisource +). Il est clair qu’à ce compte les langues dites “naturelles” doivent être regardées comme très imparfaites, et, en effet, d’une certaine manière, sous certains aspects, elles le sont. Pour autant il est remarquable aussi qu’aucune langue inventée n’a jamais atteint la puissance des langues naturelles. Sans doute parce qu’une langue, pour traverser le temps, a besoin d'une charpente solide mais aussi de pouvoir s'adapter sans cesse à de nouveaux besoins. Ainsi voyons-nous, d'un côté les mots-outils (grammaticaux) dont le nombre ne change pas, de l'autre les mots-lexicaux (ou mots pleins) dont la liste ne cesse d’évoluer.

+ Arrière-plan (3)

Stanislas Dehaene se trompe

Stanislas Dehaene écrit : “Darwin le remarquait déjà : l’acquisition de la lecture est une activité artificielle et difficile, alors que le langage parlé, lui, vient spontanément aux enfants. Bien avant d’apprendre à lire, l’enfant est déjà un expert en langage parlé” (Apprendre à lire: Des sciences cognitives à la salle de classe, éd. Odile Jacob, 2011, p. 22). La formulation est pour le moins maladroite. Que le langage parlé, à la différence de la lecture, ne fasse pas l’objet d’un véritable enseignement, du moins pour les locuteurs natifs, c’est un fait. Cela ne signifie pas qu’il “[viendrait] spontanément aux enfants”. Nul doute qu’un enfant apprend bien à parler, encore qu’il le fasse dans sa famille, aussitôt qu’il voit le jour. Ce qui a pour conséquence que tous les enfants, hélas, ne sont pas également “expert(s) en langage parlé” quand ils arrivent à l’école. Et c'est d'ailleurs bien en quoi le travail de l'école est difficile et important.

+ Arrière-plan (4)

vendredi 15 mars 2019

Discours de la méthode | René Descartes


Car il me sembloit que je pourrois rencontrer beaucoup plus de vérité dans les raisonnements que chacun fait touchant les affaires qui lui importent, et dont l’événement le doit punir bientôt après s’il a mal jugé, que dans ceux que fait un homme de lettres dans son cabinet, touchant des spéculations qui ne produisent aucun effet, et qui ne lui sont d’autre conséquence, sinon que peut-être il en tirera d’autant plus de vanité qu’elles seront plus éloignées du sens commun, à cause qu’il aura dû employer d’autant plus d’esprit et d’artifice à tâcher de les rendre vraisemblables. Et j’avois toujours un extrême désir d’apprendre à distinguer le vrai d’avec le faux, pour voir clair en mes actions, et marcher avec assurance en cette vie.

Discours de la méthode (1637)
Première partie. Texte complet sur Wikisource +

Premier train

Étonnant, vibrant derrière
La fenêtre le voyageur s’éloigne
Sur le chemin d’une petite gare
Parmi les vignes

Sa valise à la main de quel
Château enfui au milieu de la nuit
Il marche sur le chemin qu’éclairent
La lune et le silex du vin

Ombres des arbres tordus taillés
En têtards chuchote à son oreille
La courbe du train qu’il attendra
Assis sous l’horloge du quai

* La nuit suivante il dormira dans un hôtel de la place Ravignan, à Montmartre. Une nouvelle existence aura commencé pour lui.

mardi 12 mars 2019

Pour éviter l'angoisse

Le dernier livre de Jean-Paul Sartre est celui d'un dialogue avec Benny Lévy. Il s'intitule L'espoir maintenant. Le vieux philosophe s'y exprime comme un homme revenu de tout, ce qui ne l'empêche pas d'espérer encore. Il dit : "Et l'espoir, ça signifie que je ne peux entreprendre une action sans compter que je vais la réaliser. Et je ne pense pas (...) que cet espoir soit une illusion lyrique, il est dans la nature même de l'action. C'est-à-dire que l'action, étant en même temps espérance ne peut pas être dans son principe vouée à l'échec absolu et sûr." (21)

Je propose de rapporter ce principe à l'école. Un élève, quel qu'il soit, a le droit de réussir. Ou, du moins, a-t-il le droit d'espérer de pouvoir réussir s'il s'exerce assez, s'il s'entraîne pendant une période pas trop longue. Disons une semaine. Et de réussir alors de manière absolue, si parfaite en tout cas qu'il pourra en être fier, que personne n'aura plus à sourire de ses erreurs. Ce qui signifie que la mission du professeur consiste à choisir pour chaque élève des objectifs qu'il puisse atteindre, et à lui montrer clairement à quelles conditions, en passant par quels chemins, en consentant quels efforts ce qui lui paraît maintenant impossible s'avèrera réalisable.

L'école, aujourd'hui, dans notre pays, demande à tous les élèves d'accomplir les mêmes tâches, en acceptant par avance l'idée que beaucoup d'entre eux échoueront à quinze ans comme ils échouaient déjà quand ils en avaient cinq.

Combien d'heures passent les professeurs de français, chez eux, dans les transports en commun, dans leurs établissements, à corriger des monceaux de copies dans lesquelles ils ne trouvent pas à souligner une seule phrase correcte ?

Qu'attend-on de cette souffrance que l'école impose aux élèves comme aux maîtres, en faisant de la production individuelle d'écrits la figure obligée de l'enseignement de la langue ?

Quelle nécessité voyons-nous à ce qu'un élève échoue à écrire seul quand il serait tellement plus heureux de lire et de parler avec les autres ?

"Nous lisons ensemble un texte de 14 lignes. Dans ces 14 lignes, nous entourons 10 mots dont chacun, demain, vaudra 1 point s'il est écrit sans la moindre erreur. Quel sera ton score ?"

"Nous avons travaillé ensemble 10 textes de 14 lignes. Choisis-en 5 parmi les 10 que tu puisses restituer de mémoire, à l'oral puis à l'écrit."

"Vous travaillez ensemble à nous raconter la vie de Victor Hugo en 10 diapositives, dans lesquelles vous pourrez mettre à votre guise du texte et des images, et devant lesquelles vous parlerez pendant 15 minutes, pas une de plus."

Même aux élèves les plus en difficulté, nous pouvons éviter l'angoisse en définissant des objectifs clairs, en dénombrant partout où nous pouvons ce qui risquerait de se confondre.

Comme la mer | Olivier Cadiot



Comme je n’avais pas vu la mer, mais je voyais ces champs de blé du haut de là où nous étions avec mon pauvre père, et, devenant poétesse juste un instant, comme quelqu’un se lève au milieu d’une assemblée et chante dans une langue inconnue, se souvenant sans doute du rythme de quelques longues phrases apprises à l’école, je n’avais pas vu la mer, poursuit-elle, mais il y avait ces immenses champs de blé, et le vent, elle fait un geste pour dire trembler, onduler, et le vent, et elle ne savait pas comment finir sa phrase… c’était comme la mer.

Un mage en été (P.O.L., 2010, p. 139)


lundi 11 mars 2019

Qu'appelle-t-on "voyelles" ?

Le mot voyelles désigne une catégorie de sons du langage humain.

Les voyelles sont des sons clairs, c’est-à-dire qu’elles demandent la vibration des cordes vocales et le libre passage de l’air dans la bouche et dans le nez.

Selon les langues, elles sont plus ou moins nombreuses. L’italien, par exemple, en compte 5, tandis qu’en français standard, on en dénombre 16.

Nous voyons qu’avec ce nombre de 16, nous sommes loin des 5 lettres voyelles de notre alphabet.

Comment s’explique ce décalage ? C’est facile. Notre alphabet est hérité du latin. Et, en latin, comme en italien aujourd’hui, les 5 lettres voyelles A - E - I - O - U correspondaient aux 5 sons voyelles de la langue.

Quand le français commence de s’écrire, il le fait avec l’outillage qu’il a a sa disposition. Mais il se trouve qu’il compte beaucoup plus de sons voyelles que n’en compte le latin à l’oral et à l’écrit.

Le problème fut résolu en associant 2 (pont) ou 3 (pain) lettres pour coder un seul son.

Pour ne pas arranger les choses, on voit aujourd’hui que les mêmes 16 sons voyelles peuvent être codés par plusieurs combinaisons de lettres différentes, qu’on appelle des phonogrammes, combinaisons si nombreuses et si instables que peu d’auteurs semblent décidés à en dresser la liste.

Ainsi le digramme EN correspond-il à deux phonogrammes différents, selon qu’il se rencontre dans lent ou dans examen. Tandis que, dans (ils) chantent, les mêmes deux lettres ne doivent pas être regardées comme un phonogramme. Ici, en effet, elles représentent une partie seulement d’une désinence grammaticale muette (-ent).

La première conséquence de cette situation est qu’en français, le plus souvent, le nombre de signes écrits (des lettres) dont se compose un mot ne correspond pas au nombre de sons (phonèmes) qu’il contient.

Les savants ont beau jeu de nous expliquer que les sons ne sont pas codés par des lettres mais par des graphèmes (ou phonogrammes). Il n’en reste pas moins que les mots s’écrivent avec des lettres. Et que si, pour un enfant de 5 ans, il est facile de dénombrer les lettres dont se compose un mot, il lui est beaucoup plus difficile de dénombrer les graphèmes.

Mieux encore. Rien ne m'empêche de dénombrer les lettres d’un mot que je ne sais pas lire, tandis que je ne peux pas dénombrer les phonogrammes qu’il contient.

Imaginons que je découvre aujourd'hui, à l'écrit, le mot BERGER, que je n'aurais jamais entendu ou que, ignorant quel personnage il désigne, j'aurais oublié. Il me faudrait choisir entre 4 façons de le lire, dont une seule est correcte, mais comment deviner laquelle ?
  1. BERGER
  2. BERGER
  3. BERGER
  4. BERGER
Ce qui signifie que, si ces phonogrammes existent bien, la plupart d'entre eux n’ont guère de consistance en dehors des mots. Et que, par conséquent, il est illusoire de vouloir leur faire servir de base à l’apprentissage de la lecture.

dimanche 10 mars 2019

Grand-mère sous la pluie | Marcel Proust



Mais ma grand-mère, elle, par tous les temps, même quand la pluie faisait rage et que Françoise avait précipitamment rentré les précieux fauteuils d'osier de peur qu'ils ne fussent mouillés, on la voyait dans le jardin vide et fouetté par l'averse, relevant ses mèches désordonnées et grises pour que son front s'imbibât mieux de la salubrité du vent et de la pluie. Elle disait : "Enfin, on respire !"

Du côté de chez Swann, dans À la recherche du temps perdu, Tome I, éd. Pierre Clarac, Bibliothèque de la Pléiade. 1954, p. 11.

Des mouettes sur la digue | Marcel Proust



Seul, je restai simplement devant le Grand-Hôtel à attendre le moment d'aller retrouver ma grand'mère, quand, presque encore à l'extrémité de la digue où elles faisaient mouvoir une tache singulière, je vis s'avancer cinq ou six fillettes, aussi différentes, par l'aspect et par les façons, de toutes les personnes auxquelles on était accoutumé à Balbec, qu'aurait pu l'être, débarquée on ne sait d'où, une bande de mouettes qui exécute à pas comptés sur la plage—les retardataires rattrapant les autres en voletant—une promenade dont le but semble aussi obscur aux baigneurs qu'elles ne paraissent pas voir, que clairement déterminé pour leur esprit d'oiseaux.

À l'ombre des jeunes filles en fleurs, dans À la recherche du temps perdu, Tome I, éd. Pierre Clarac, Bibliothèque de la Pléiade. 1954, p. 788.

samedi 9 mars 2019

J’ai mis la barre très haut

L’erreur consistant à dire "J’ai mis la barre très haute" est de plus en plus fréquente.

Certains journalistes semblent décidés à la rendre populaire. Elle revient pourtant à confondre un adjectif qualificatif et un adverbe.

Une maison haute de plusieurs étages peut se dresser au bord de la mer. Tandis qu’il arrive de rencontrer une bergerie au sommet d’une montagne.

La hauteur de l'habitation et l’altitude à laquelle elle se trouve sont deux informations totalement distinctes.

L’adverbe HAUT ne qualifie pas l’objet lui-même. Il ne nous dit pas comment il est mais où il se trouve.

- Tu me sembles bien perché, Charles… Serais-tu amoureux ?
- C’est vrai… Je frôle les nuages. Mais hélas, cela ne me fait pas grandir.

Quand vous serez bien vieille... | Pierre de Ronsard



Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise auprès du feu, dévidant et filant,
Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant,
Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle.

Lors vous n’aurez servante oyant telle nouvelle,
Déjà sous le labeur à demi sommeillant,
Qui au bruit de mon nom ne s’aille réveillant,
Bénissant votre nom de louange immortelle.

Je serai sous la terre et fantôme sans os
Par les ombres myrteux je prendrai mon repos ;
Vous serez au foyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et votre fier dédain.
Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :
Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.

+ Sonnets pour Hélène (1578)
+ When You Are Old, by William Butler Yeats

Georges de La Tour - The Magdalen with the Smoking Flame - Google Art Project

mercredi 6 mars 2019

Le Chat botté | Charles Perrault



Lorsque le Chat eut ce qu’il avait demandé, il se botta bravement, et, mettant son sac à son cou, il en prit les cordons avec ses deux pattes de devant, et s’en alla dans une garenne où il y avait grand nombre de lapins. Il mit du son et des lasserons dans son sac, et s’étendant comme s’il eût été mort, il attendit que quelque jeune lapin, peu instruit encore des ruses de ce monde, vînt se fourrer dans son sac pour manger ce qu’il y avait mis.

Le maître Chat ou le Chat botté (1697)
Texte complet sur Wikisource +

samedi 2 mars 2019

Apparition | Stéphane Mallarmé



La lune s'attristait. Des séraphins en pleurs
Rêvant, l'archet aux doigts, dans le calme des fleurs
Vaporeuses, tiraient de mourantes violes
De blancs sanglots glissant sur l'azur des corolles.
— C'était le jour béni de ton premier baiser.
Ma songerie aimant à me martyriser
S'enivrait savamment du parfum de tristesse
Que même sans regret et sans déboire laisse
La cueillaison d'un Rêve au coeur qui l'a cueilli.
J'errais donc, l'œil rivé sur le pavé vieilli
Quand avec du soleil aux cheveux, dans la rue
Et dans le soir, tu m'es en riant apparue
Et j'ai cru voir la fée au chapeau de clarté
Qui jadis sur mes beaux sommeils d'enfant gâté
Passait, laissant toujours de ses mains mal fermées
Neiger de blancs bouquets d'étoiles parfumées.

(1863)

Notre prochain stage de formation

L'IESTS de Nice accueillera le prochain stage de formation sur les Moulins à paroles (M@P). Celui-ci se déroulera sur trois journées, aux dates suivantes:
  • Lundi 18 mars
  • Mardi 2 avril
  • Lundi 29 avril

Il traitera des thèmes suivants:
  • Philosophie des M@P
  • Déroulement des ateliers
  • Écriture coloriée (Syllabons)
  • Connaissance du catalogue
  • Fabrication d'un M@P
  • Organisation de la communauté

Nous souhaitons, bien sûr, vous voir participer à l'ensemble du stage. Mais nous savons que les professionnels (professeurs, acteurs associatifs, responsables de lieux d'accueil et de soin) ne pourront pas forcément se rendre disponibles pendant ces 3 jours.

Si vous êtes dans ce cas, n'hésitez pas à vous inscrire pour une ou deux des 3 journées. Je m'arrangerai, de mon côté, pour que plusieurs thèmes du programme (sinon les 6) soient abordés à chacune de ces dates.

L'IESTS se trouve au 6 de la rue du Chanoine Rance Bourrey. La participation est gratuite. Et l'inscription est ici

Une plage bretonne

En vieillissant je me souviens de lieux et de circonstances où je n’ai jamais été. C’est en particulier une plage bretonne, la nuit. Je sors d’un café où j’ai passé des heures parmi beaucoup d’autres individus dont je vois les cabans, le visage parfois, mais sans être sûr d’en reconnaître aucun, et, au moment de prendre ma moto pour rentrer chez moi, au bout d’une route sinueuse où il faudra que je penche comme un beau voilier, où j’aurai froid, je me rends compte que j’ai trop bu pour conduire, et du coup je décide de descendre sur la plage, d’aller voir de plus près et d’écouter la mer. Je me tiens debout devant elle, à la manière de l’homme libre de Baudelaire, mais je suis plutôt honteux de me sentir malade, prêt à vomir. Et pour surmonter la nausée et le vertige, je m’efforce de réciter des vers, d'abord en claquant des dents, puis me disant qu'il ne fait pas si froid, jusqu'à m'endormir pelotonné sur le sable. Au point du jour, il pleut un peu, la pluie me réveille dans le bruit délicieux des vagues, et enfin, quand je me lève pour partir, que je secoue mes guêtres, il me devient facile de reconstituer tout un Rondel de Tristan Corbière sur lequel je m'étais escrimé une partie de la nuit : "Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles ! / Il n’est plus de nuits, il n’est plus de jours ; / Dors… en attendant venir toutes celles / Qui disaient : Jamais ! Qui disaient : Toujours !..."

Poétrie +

vendredi 1 mars 2019

Fétiche | Pierre Reverdy



+ Plein écran

La Chauve-souris | Robert Desnos

Où Leonard Cohen illustre Robert Desnos, sous l’œil attentif de Batman



+ Plein écran

La langue est toujours celle des autres

L'enseignement de la langue est prisonnier d'un mythe. On s'imagine que la langue est portée par l'enfant. Qu'il la possède dès sa naissance. Et qu'il lui reste à s'exprimer.

On s'imagine qu'elle est, dans sa tête, dans son cœur, une langue orale. Et qu'il lui reste à traduire par écrit ce qu'elle dit d'authentique pour l’imposer.

Si l'on en croit ce mythe, l'école n'a pas pour mission d'enseigner la langue, puisque l'enfant la possède déjà. Le pédagogue doit seulement l'aider à surmonter les inhibitions qui l'empêchent de penser par lui-même et d'écrire ce qu'il dit.

Si l'on en croit ce mythe, l'élève a besoin d'acquérir des techniques d'expression. Ainsi, on l'entraîne à l'éloquence. On organise des ateliers d'écriture. Mais on refuse de considérer que les difficultés qu'il montre tiennent à une langue elle-même qu'il a trop peu apprise.

Réveillons-nous ! Au contraire de ce qu'on veut croire et nous faire croire, l'élève doit apprendre la langue, pour la bonne raison qu'aucune langue n'est tout à fait la sienne. Où qu'il soit né, la langue est toujours celle des autres. Pour certains enfants, c'est celle des parents. Pour d'autres, ce sera celle de l'école. À condition, bien sûr, que l'école accepte de l'enseigner.

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