vendredi 22 mars 2019

Épeler pour apprendre

Un enfant de 5-6 ans peut avoir la curiosité de déchiffrer des mots qu'il rencontre dans le monde qui l'entoure. Pour autant, l'essentiel du chemin d'apprentissage, il le fera en écrivant lui-même. Non pas en se demandant comme se disent les mots qu'il voit mais bien plutôt en se demandant comment s'écrivent les mots qu'il dit.

Avec cela, l'erreur est de croire qu'il a besoin d'un crayon. Un enfant de cet âge a besoin d’un crayon pour dessiner. Il peut s'en servir aussi pour copier des mots qu'il a sous les yeux. Mais pas pour les transcrire de mémoire, et encore moins sous la dictée.

Pour cela, il lui suffit d'épeler. L'épellation est une activité merveilleusement efficace qui réclame l'aide, non pas d'un manuel scolaire, non pas d'un dispositif numérique qualifié de "machine à apprendre", mais d'un véritable adulte en chair et en os.

L'adulte montre un mot, qu'il extrait d'une phrase ou qu'il rétablit dans une phrase de son invention. Puis il demande à l'enfant de bien vouloir l'épeler de visu, question de vérifier si celui-ci connait le nom des lettres qui le composent.

Enfin il cache le mot, et il demande à l'enfant de l'épeler, cette fois de mémoire, en lui montrant ses propres doigts (ceux de l'adulte) qui en comptent les lettres.

Voilà, c’est à peu près tout. Avec de pareils équipages d’enfants et d’adultes occupés à épeler de jolis mots, dont ils observent les formes, dont ils recherchent et discutent les significations, la lutte contre l'illettrisme peut devenir l'affaire de tous. À l'école mais aussi dans les quartiers et au sein des familles.

Au non-lecteur, la langue apparaît comme un océan dans lequel il se noie. Le but est de lui faire percevoir les mots comme des suites de sons et de lettres que l'on peut dénombrer.

Nos Moulins à paroles (M@P) proposent d'entendre et de voir les mots à l'intérieur de petits textes que les enfants ont plaisir à apprendre par cœur. Puis de remplacer ces mots par des suites d'étoiles dont chacune correspond à une lettre.

Cette approche est la plus traditionnelle qui soit. Même si aujourd'hui les écrans nous servent de supports.

PRÉSIDENT

jeudi 21 mars 2019

ÉGALITÉ

LIBERTÉ

FRATERNITÉ

AMITIÉ

TRAVERSER

PIGEON

ÉTRANGER

mercredi 20 mars 2019

MATIN

FRANÇAIS

FERMER

ÉTUDIANT

SOUVENT

PAPIER

MIGRANT

JARDIN

VIOLON

ENFANT

ÉCOUTER

AIMER

MAISON

dimanche 17 mars 2019

Une histoire pour chacun

Je ne pense pas que Paul prenne des notes. Il procède uniquement de mémoire. Tout d'abord, il recueille des petites histoires. Paul étant ingénieur, ces histoires concernent le plus souvent le monde de la technique et celui des entreprises. Ce sont des histoires qu'il a vécues, dont il a été le témoin au cours de sa longue vie professionnelle, ou que des gens lui racontent, qu'il lit dans les journaux. Elles ont en commun d'être curieuses et amusantes. Le second point du dispositif est qu'il attribue mentalement chacune de ces histoires à une personne qu'il connaît, et quand il la rencontre, il lui raconte l'histoire qu'il lui a réservée. Cela donne beaucoup de saveur aux rencontres avec Paul. Vous pouvez ne pas l'avoir vu depuis mille ans, quand le rendez-vous est pris, vous êtes dans l'attente de l'histoire qu'il va vous raconter. Parce que ces histoires sont toujours instructives, mais aussi parce que vous êtes intéressé par le choix qui vous désigne. Chacune est comme un petit cadeau. Il faut ajouter que Paul parle très peu en-dehors de cela, et qu'il ne vous viendrait pas à l'idée de lui demander aucune explication. Vous acceptez le don, vous repartez avec votre petite histoire qui tourne dans votre tête, en vous demandant pourquoi elle et pourquoi vous. Vous ne savez pas encore si vous la garderez dans un tiroir secret de votre cerveau ou si vous la resservirez un jour à une autre personne. Vous souriez, vous êtes content.

samedi 16 mars 2019

Descartes et les langues naturelles

Descartes présente comme un postulat de base de sa méthode celui selon lequel “… il n’y a pas tant de perfection dans les ouvrages composés de plusieurs pièces, et faits de la main de divers maîtres, qu’en ceux auxquels un seul a travaillé” (Discours de la méthode, début de la Seconde partie, sur Wikisource +). Il est clair qu’à ce compte les langues dites “naturelles” doivent être regardées comme très imparfaites, et, en effet, d’une certaine manière, sous certains aspects, elles le sont. Pour autant il est remarquable aussi qu’aucune langue inventée n’a jamais atteint la puissance des langues naturelles. Sans doute parce qu’une langue, pour traverser le temps, a besoin d'une charpente solide mais aussi de pouvoir s'adapter sans cesse à de nouveaux besoins. Ainsi voyons-nous, d'un côté les mots-outils (grammaticaux) dont le nombre ne change pas, de l'autre les mots-lexicaux (ou mots pleins) dont la liste ne cesse d’évoluer.

Arrière-plan +

Stanislas Dehaene se trompe

Stanislas Dehaene écrit : “Darwin le remarquait déjà : l’acquisition de la lecture est une activité artificielle et difficile, alors que le langage parlé, lui, vient spontanément aux enfants. Bien avant d’apprendre à lire, l’enfant est déjà un expert en langage parlé” (Apprendre à lire: Des sciences cognitives à la salle de classe, éd. Odile Jacob, 2011, p. 22). La formulation est pour le moins maladroite. Que le langage parlé, à la différence de la lecture, ne fasse pas l’objet d’un véritable enseignement, du moins pour les locuteurs natifs, c’est un fait. Cela ne signifie pas qu’il “[viendrait] spontanément aux enfants”. Nul doute qu’un enfant apprend bien à parler, encore qu’il le fasse dans sa famille, aussitôt qu’il voit le jour. Ce qui a pour conséquence que tous les enfants, hélas, ne sont pas également “expert(s) en langage parlé” quand ils arrivent à l’école. Et c'est bien d'ailleurs en quoi le travail de l'école est difficile et important.

Arrière-plan +

vendredi 15 mars 2019

Discours de la méthode | René Descartes


Car il me sembloit que je pourrois rencontrer beaucoup plus de vérité dans les raisonnements que chacun fait touchant les affaires qui lui importent, et dont l’événement le doit punir bientôt après s’il a mal jugé, que dans ceux que fait un homme de lettres dans son cabinet, touchant des spéculations qui ne produisent aucun effet, et qui ne lui sont d’autre conséquence, sinon que peut-être il en tirera d’autant plus de vanité qu’elles seront plus éloignées du sens commun, à cause qu’il aura dû employer d’autant plus d’esprit et d’artifice à tâcher de les rendre vraisemblables. Et j’avois toujours un extrême désir d’apprendre à distinguer le vrai d’avec le faux, pour voir clair en mes actions, et marcher avec assurance en cette vie.

Discours de la méthode (1637)
Première partie. Texte complet sur Wikisource +

Premier train

Étonnant, vibrant derrière
La fenêtre le voyageur s’éloigne
Sur le chemin d’une petite gare
Parmi les vignes

Sa valise à la main de quel
Château enfui au milieu de la nuit
Il marche sur le chemin qu’éclairent
La lune et le silex du vin

Ombres des arbres tordus taillés
En têtards chuchote à son oreille
La courbe du train qu’il attendra
Assis sous l’horloge du quai

* La nuit suivante il dormira dans un hôtel de la place Ravignan, à Montmartre. Une nouvelle existence aura commencé pour lui.

jeudi 14 mars 2019

Automne | René Guy Cadou



Odeur des pluies de mon enfance
Derniers soleils de la saison !
A sept ans comme il faisait bon
Après d’ennuyeuses vacances,
Se retrouver dans sa maison !

La vieille classe de mon père,
Pleine de guêpes écrasées,
Sentait l’encre, le bois, la craie
Et ces merveilleuses poussières
Amassées par tout un été.

O temps charmant des brumes douces,
Des gibiers, des longs vols d’oiseaux,
Le vent souffle sous le préau,
Mais je tiens entre paume et pouce
Une rouge pomme à couteau.

Les amis d'enfance (1965)

Le coquillage | Maurice Fombeure



Ronfle coquillage
Où l'on entend tout le bruit de la mer
Vague par vague
Où l'on entend marcher les petits crabes
Où l'on entend mugir le vent amer.

Ronfle coquillage
Ah ! je revois tous les bateaux de bois,
Les voiles blanches
Claires comme un matin de beau dimanche
Ailes de la joie.

Ronfle coquillage,
En toi je retrouve les beaux jours vivants,
Où les mouettes claquaient au vent
Dans un grand ciel bleu gonflé de nuages,
De nuages blancs signe du beau temps.

Ronfle coquillage.

______________________
Dans l'anthologie Pin Pon d'or : Comptines, formulettes, berceuses, rondes, chansons, ritournelles, poésies recueillies par Armand Got, illustrées par André Hellé. Éditions Bourrelier et Cie, 1951.

mardi 12 mars 2019

Pour éviter l'angoisse

Le dernier livre de Jean-Paul Sartre est celui d'un dialogue avec Benny Lévy. Il s'intitule L'espoir maintenant. Le vieux philosophe s'y exprime comme un homme revenu de tout, ce qui ne l'empêche pas d'espérer encore. Il dit : "Et l'espoir, ça signifie que je ne peux entreprendre une action sans compter que je vais la réaliser. Et je ne pense pas (...) que cet espoir soit une illusion lyrique, il est dans la nature même de l'action. C'est-à-dire que l'action, étant en même temps espérance ne peut pas être dans son principe vouée à l'échec absolu et sûr." (21)

Je propose de rapporter ce principe à l'école. Un élève, quel qu'il soit, a le droit de réussir. Ou, du moins, a-t-il le droit d'espérer de pouvoir réussir s'il s'exerce assez, s'il s'entraîne pendant une période pas trop longue. Disons une semaine. Et de réussir alors de manière absolue, si parfaite en tout cas qu'il pourra en être fier, que personne n'aura plus à sourire de ses erreurs. Ce qui signifie que la mission du professeur consiste à choisir pour chaque élève des objectifs qu'il puisse atteindre, et à lui montrer clairement à quelles conditions, en passant par quels chemins, en consentant quels efforts ce qui lui paraît maintenant impossible s'avèrera réalisable.

L'école, aujourd'hui, dans notre pays, demande à tous les élèves d'accomplir les mêmes tâches, en acceptant par avance l'idée que beaucoup d'entre eux échoueront à quinze ans comme ils échouaient déjà quand ils en avaient cinq.

Combien d'heures passent les professeurs de français, chez eux, dans les transports en commun, dans leurs établissements, à corriger des monceaux de copies dans lesquelles ils ne trouvent pas à souligner une seule phrase correcte ?

Qu'attend-on de cette souffrance que l'école impose aux élèves comme aux maîtres, en faisant de la production individuelle d'écrits la figure obligée de l'enseignement de la langue ?

Quelle nécessité voyons-nous à ce qu'un élève échoue à écrire seul quand il serait tellement plus heureux de lire et de parler avec les autres ?

"Nous lisons ensemble un texte de 14 lignes. Dans ces 14 lignes, nous entourons 10 mots dont chacun, demain, vaudra 1 point s'il est écrit sans la moindre erreur. Quel sera ton score ?"

"Nous avons travaillé ensemble 10 textes de 14 lignes. Choisis-en 5 parmi les 10 que tu puisses restituer de mémoire, à l'oral puis à l'écrit."

"Vous travaillez ensemble à nous raconter la vie de Victor Hugo en 10 diapositives, dans lesquelles vous pourrez mettre à votre guise du texte et des images, et devant lesquelles vous parlerez pendant 15 minutes, pas une de plus."

Même aux élèves les plus en difficulté, nous pouvons éviter l'angoisse en définissant des objectifs clairs, en dénombrant partout où nous pouvons ce qui risquerait de se confondre.

Comme la mer | Olivier Cadiot



Comme je n’avais pas vu la mer, mais je voyais ces champs de blé du haut de là où nous étions avec mon pauvre père, et, devenant poétesse juste un instant, comme quelqu’un se lève au milieu d’une assemblée et chante dans une langue inconnue, se souvenant sans doute du rythme de quelques longues phrases apprises à l’école, je n’avais pas vu la mer, poursuit-elle, mais il y avait ces immenses champs de blé, et le vent, elle fait un geste pour dire trembler, onduler, et le vent, et elle ne savait pas comment finir sa phrase… c’était comme la mer.

Un mage en été (P.O.L., 2010, p. 139)


lundi 11 mars 2019

Qu'appelle-t-on "voyelles" ?

Le mot voyelles désigne une catégorie de sons du langage humain.

Les voyelles sont des sons clairs, c’est-à-dire qu’elles demandent la vibration des cordes vocales et le libre passage de l’air dans la bouche et dans le nez.

Selon les langues, elles sont plus ou moins nombreuses. L’italien, par exemple, en compte 5, tandis qu’en français standard, on en dénombre 16.

Nous voyons qu’avec ce nombre de 16, nous sommes loin des 5 lettres voyelles de notre alphabet.

Comment s’explique ce décalage ? C’est facile. Notre alphabet est hérité du latin. Et, en latin, comme en italien aujourd’hui, les 5 lettres voyelles A - E - I - O - U correspondaient aux 5 sons voyelles de la langue.

Quand le français commence de s’écrire, il le fait avec l’outillage qu’il a a sa disposition. Mais il se trouve qu’il compte beaucoup plus de sons voyelles que n’en compte le latin à l’oral et à l’écrit.

Le problème fut résolu en associant 2 (pont) ou 3 (pain) lettres pour coder un seul son.

Pour ne pas arranger les choses, on voit aujourd’hui que les mêmes 16 sons voyelles peuvent être codés par plusieurs combinaisons de lettres différentes, qu’on appelle des phonogrammes, combinaisons si nombreuses et si instables que peu d’auteurs semblent décidés à en dresser la liste.

Ainsi le digramme EN correspond-il à deux phonogrammes différents, selon qu’il se rencontre dans lent ou dans examen. Tandis que, dans (ils) chantent, les mêmes deux lettres ne doivent pas être regardées comme un phonogramme. Ici, en effet, elles représentent une partie seulement d’une désinence grammaticale muette (-ent).

La première conséquence de cette situation est qu’en français, le plus souvent, le nombre de signes écrits (des lettres) dont se compose un mot ne correspond pas au nombre de sons (phonèmes) qu’il contient.

Les savants ont beau jeu de nous expliquer que les sons ne sont pas codés par des lettres mais par des graphèmes (ou phonogrammes). Il n’en reste pas moins que les mots s’écrivent avec des lettres. Et que si, pour un enfant de 5 ans, il est facile de dénombrer les lettres dont se compose un mot, il lui est beaucoup plus difficile de dénombrer les graphèmes.

Mieux encore. Rien ne m'empêche de dénombrer les lettres d’un mot que je ne sais pas lire, tandis que je ne peux pas dénombrer les phonogrammes qu’il contient.

Imaginons que je découvre aujourd'hui, à l'écrit, le mot BERGER, que je n'aurais jamais entendu ou que, ignorant quel personnage il désigne, j'aurais oublié. Il me faudrait choisir entre 4 façons de le lire, dont une seule est correcte, mais comment deviner laquelle ?
  1. BERGER
  2. BERGER
  3. BERGER
  4. BERGER
Ce qui signifie que, si ces phonogrammes existent bien, la plupart d'entre eux n’ont guère de consistance en dehors des mots. Et que, par conséquent, il est illusoire de vouloir leur faire servir de base à l’apprentissage de la lecture.

dimanche 10 mars 2019

Grand-mère sous la pluie | Marcel Proust



Mais ma grand-mère, elle, par tous les temps, même quand la pluie faisait rage et que Françoise avait précipitamment rentré les précieux fauteuils d'osier de peur qu'ils ne fussent mouillés, on la voyait dans le jardin vide et fouetté par l'averse, relevant ses mèches désordonnées et grises pour que son front s'imbibât mieux de la salubrité du vent et de la pluie. Elle disait : "Enfin, on respire !"

Du côté de chez Swann, dans À la recherche du temps perdu, Tome I, éd. Pierre Clarac, Bibliothèque de la Pléiade. 1954, p. 11.

Des mouettes sur la digue | Marcel Proust



Seul, je restai simplement devant le Grand-Hôtel à attendre le moment d'aller retrouver ma grand'mère, quand, presque encore à l'extrémité de la digue où elles faisaient mouvoir une tache singulière, je vis s'avancer cinq ou six fillettes, aussi différentes, par l'aspect et par les façons, de toutes les personnes auxquelles on était accoutumé à Balbec, qu'aurait pu l'être, débarquée on ne sait d'où, une bande de mouettes qui exécute à pas comptés sur la plage—les retardataires rattrapant les autres en voletant—une promenade dont le but semble aussi obscur aux baigneurs qu'elles ne paraissent pas voir, que clairement déterminé pour leur esprit d'oiseaux.

À l'ombre des jeunes filles en fleurs, dans À la recherche du temps perdu, Tome I, éd. Pierre Clarac, Bibliothèque de la Pléiade. 1954, p. 788.

samedi 9 mars 2019

J’ai mis la barre très haut

L’erreur consistant à dire "J’ai mis la barre très haute" est de plus en plus fréquente.

Certains journalistes semblent décidés à la rendre populaire. Elle revient pourtant à confondre un adjectif qualificatif et un adverbe.

Une maison haute de plusieurs étages peut se dresser au bord de la mer. Tandis qu’il arrive de rencontrer une bergerie au sommet d’une montagne.

La hauteur de l'habitation et l’altitude à laquelle elle se trouve sont deux informations totalement distinctes.

L’adverbe HAUT ne qualifie pas l’objet lui-même. Il ne nous dit pas comment il est mais où il se trouve.

- Tu me sembles bien perché, Charles… Serais-tu amoureux ?
- C’est vrai… Je frôle les nuages. Mais hélas, cela ne me fait pas grandir.

Quand vous serez bien vieille... | Pierre de Ronsard



Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise auprès du feu, dévidant et filant,
Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant,
Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle.

Lors vous n’aurez servante oyant telle nouvelle,
Déjà sous le labeur à demi sommeillant,
Qui au bruit de mon nom ne s’aille réveillant,
Bénissant votre nom de louange immortelle.

Je serai sous la terre et fantôme sans os
Par les ombres myrteux je prendrai mon repos ;
Vous serez au foyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et votre fier dédain.
Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :
Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.

Sonnets pour Hélène (1578) +

Voir aussi When You Are Old, by William Butler Yeats +

mercredi 6 mars 2019

Le Chat botté | Charles Perrault



Lorsque le Chat eut ce qu’il avait demandé, il se botta bravement, et, mettant son sac à son cou, il en prit les cordons avec ses deux pattes de devant, et s’en alla dans une garenne où il y avait grand nombre de lapins. Il mit du son et des lasserons dans son sac, et s’étendant comme s’il eût été mort, il attendit que quelque jeune lapin, peu instruit encore des ruses de ce monde, vînt se fourrer dans son sac pour manger ce qu’il y avait mis.

Le maître Chat ou le Chat botté (1697)
Texte complet sur Wikisource +

dimanche 3 mars 2019

My Diigo

Le ciel est, par-dessus le toit... | Paul Verlaine




Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme !
Un arbre, par-dessus le toit
Berce sa palme.

La cloche dans le ciel qu’on voit
Doucement tinte.
Un oiseau sur l’arbre qu’on voit
Chante sa plainte.

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville.

— Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?

Sagesse (1880)

L’auteur nous indique que ce poème a été composé à la prison des Petits Carmes, à Bruxelles, en septembre 1873. Dans Mes prisons (1893), il précise : "Par-dessus le mur de devant ma fenêtre (j’avais une fenêtre, une vraie ! munie, par exemple, de longs et rapproché barreaux), au fond de la si triste cour où s’ébattait, si j’ose ainsi parler, mon mortel ennui, je voyais, c’était en août, se balancer la cime aux feuilles voluptueusement frémissantes de quelque haut peuplier d’un square ou d’un boulevard voisin. En même temps m’arrivaient des rumeurs lointaines, adoucies, de fête (Bruxelles est la ville la plus bonhommement rieuse et rigoleuse que je je sache…)..."

La question finale du poème le rapproche de la Chanson de la plus haute tour, d'Arthur Rimbaud:

Oisive jeunesse
À tout asservie,
Par délicatesse
J'ai perdu ma vie.
Ah ! Que le temps vienne
Où les cœur s'éprennent.

samedi 2 mars 2019

Apparition | Stéphane Mallarmé



La lune s'attristait. Des séraphins en pleurs
Rêvant, l'archet aux doigts, dans le calme des fleurs
Vaporeuses, tiraient de mourantes violes
De blancs sanglots glissant sur l'azur des corolles.
— C'était le jour béni de ton premier baiser.
Ma songerie aimant à me martyriser
S'enivrait savamment du parfum de tristesse
Que même sans regret et sans déboire laisse
La cueillaison d'un Rêve au coeur qui l'a cueilli.
J'errais donc, l'œil rivé sur le pavé vieilli
Quand avec du soleil aux cheveux, dans la rue
Et dans le soir, tu m'es en riant apparue
Et j'ai cru voir la fée au chapeau de clarté
Qui jadis sur mes beaux sommeils d'enfant gâté
Passait, laissant toujours de ses mains mal fermées
Neiger de blancs bouquets d'étoiles parfumées.

(1863)

Notre prochain stage de formation

L'IESTS de Nice accueillera le prochain stage de formation sur les Moulins à paroles (M@P). Celui-ci se déroulera sur trois journées, aux dates suivantes:
  • Lundi 18 mars
  • Mardi 2 avril
  • Lundi 29 avril

Il traitera des thèmes suivants:
  • Philosophie des M@P
  • Déroulement des ateliers
  • Écriture coloriée (Syllabons)
  • Connaissance du catalogue
  • Fabrication d'un M@P
  • Organisation de la communauté

Nous souhaitons, bien sûr, vous voir participer à l'ensemble du stage. Mais nous savons que les professionnels (professeurs, acteurs associatifs, responsables de lieux d'accueil et de soin) ne pourront pas forcément se rendre disponibles pendant ces 3 jours.

Si vous êtes dans ce cas, n'hésitez pas à vous inscrire pour une ou deux des 3 journées. Je m'arrangerai, de mon côté, pour que plusieurs thèmes du programme (sinon les 6) soient abordés à chacune de ces dates.

L'IESTS se trouve au 6 de la rue du Chanoine Rance Bourrey. La participation est gratuite. Et l'inscription est ici

Une plage bretonne

En vieillissant je me souviens de lieux et de circonstances où je n’ai jamais été. C’est en particulier une plage bretonne, la nuit. Je sors d’un café où j’ai passé des heures parmi beaucoup d’autres individus dont je vois les cabans, le visage parfois, mais sans être sûr d’en reconnaître aucun, et, au moment de prendre ma moto pour rentrer chez moi, au bout d’une route sinueuse où il faudra que je penche comme un beau voilier, où j’aurai froid, je me rends compte que j’ai trop bu pour conduire, et du coup je décide de descendre sur la plage, d’aller voir de plus près et d’écouter la mer. Je me tiens debout devant elle, à la manière de l’homme libre de Baudelaire, mais je suis plutôt honteux de me sentir malade, prêt à vomir. Et pour surmonter la nausée et le vertige, je m’efforce de réciter des vers, d'abord en claquant des dents, puis me disant qu'il ne fait pas si froid, jusqu'à m'endormir pelotonné sur le sable. Au point du jour, il pleut un peu, la pluie me réveille dans le bruit délicieux des vagues, et enfin, quand je me lève pour partir, que je secoue mes guêtres, il me devient facile de reconstituer tout un Rondel de Tristan Corbière sur lequel je m'étais escrimé une partie de la nuit : "Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles ! / Il n’est plus de nuits, il n’est plus de jours ; / Dors… en attendant venir toutes celles / Qui disaient : Jamais ! Qui disaient : Toujours !..."

Poétrie +

vendredi 1 mars 2019

Fétiche | Pierre Reverdy



+ Audio

"Petite poupée, marionnette porte-bonheur, elle se débat à ma fenêtre au gré du vent. La pluie a mouillé sa robe, sa figure et ses mains qui déteignent. Elle a même perdu une jambe. Mais sa bague reste, et, avec elle, son pouvoir. L'hiver elle frappe à la vitre de son petit pied chaussé de bleu et danse, danse de joie, de froid pour réchauffer son cœur, son cœur de bois porte-bonheur. La nuit, elle lève ses bras suppliants vers les étoiles."

Poèmes en prose (1915). Dans Plupart du temps, Flammarion, 1967.

La Chauve-souris | Robert Desnos



+ Audio

À mi-carême, en carnaval,
On met un masque de velours.

Où va le masque après le bal ?
Il vole à la tombée du jour.

Oiseau de poils, oiseau sans plumes,
Il sort, quand l’étoile s’allume,
De son repaire de décombres.
Chauve-souris masque de l’ombre.

Chantefables et Chantefleurs (1944)


Youki Desnos, la veuve du poète, raconte: "C’est pendant l’occupation, au cours d'une de ces soirées où nous nous serrions les coudes et réchauffions le cœur entre amis, que René Poirier suggéra à Desnos d’écrire quelques petits poèmes pour les enfants.

Desnos les aimait beaucoup […]

Quelques temps après, il lui remit les poèmes que voici, ses derniers hélas, car la Gestapo vint l’arrêter presque aussitôt.

Michel Gründ en hâta l’édition pour faire une surprise au poète ; Desnos était tellement vivant que son retour ne faisait pas doute pour nous.

Il me plaît que ce qui reste de cette sinistre époque soit ces belles fleurs et ces paisibles animaux, dédiés avec amour aux enfants, donc à l’Avenir…"

Robert Desnos est arrêté le 22 février 1944 par la Gestapo, interrogé puis transféré à la prison de Fresnes (cellule 355 de la deuxième division) où il sera détenu jusqu’au 20 mars avant d’être déporté.

Le brillant journaliste et poète cachait un Résistant, membre du réseau AGIR. À ce titre, il effectuait des missions particulièrement dangereuses et décisives pour le compte de l’Intelligence Service, également connu sous la dénomination de MI6 (pour Military Intelligence, section 6).

Il est ensuite détenu dans le camp de concentration de Terezín, près de Prague. Le 3 mai 1945, les SS prennent la fuite. Le 8 mai, l'Armée rouge et les partisans tchèques pénètrent dans le camp. Mais il est trop tard pour le poète, qu'on trouve sur une paillasse, tremblant de fièvre, très affaibli, et qui meurt du typhus le 8 juin (+).

La langue est toujours celle des autres

L'enseignement de la langue est prisonnier d'un mythe. On s'imagine que la langue est portée par l'enfant. Qu'il la possède dès sa naissance. Et qu'il lui reste à s'exprimer.

On s'imagine qu'elle est, dans sa tête, dans son cœur, une langue orale. Et qu'il lui reste à traduire par écrit ce qu'elle dit d'authentique pour l’imposer.

Si l'on en croit ce mythe, l'école n'a pas pour mission d'enseigner la langue, puisque l'enfant la possède déjà. Le pédagogue doit seulement l'aider à surmonter les inhibitions qui l'empêchent de penser par lui-même et d'écrire ce qu'il dit.

Si l'on en croit ce mythe, l'élève a besoin d'acquérir des techniques d'expression. Ainsi, on l'entraîne à l'éloquence. On organise des ateliers d'écriture. Mais on refuse de considérer que les difficultés qu'il montre tiennent à une langue elle-même qu'il a trop peu apprise.

Réveillons-nous ! Au contraire de ce qu'on veut croire et nous faire croire, l'élève doit apprendre la langue, pour la bonne raison qu'aucune langue n'est tout à fait la sienne. Où qu'il soit né, la langue est toujours celle des autres. Pour certains enfants, c'est celle des parents. Pour d'autres, ce sera celle de l'école. À condition, bien sûr, que l'école accepte de l'enseigner.

Épeler pour apprendre

Un enfant de 5-6 ans peut avoir la curiosité de déchiffrer des mots qu'il rencontre dans le monde qui l'entoure. Pour autant, l'...