mercredi 10 avril 2019

Luxe moderne et vieille Hollande

Le mot luxe est-il bien à sa place dans un poème? N’y revêt-il pas un caractère scandaleux, presque obscène? Il n'est pas d'œuvre d'art qu'on ne puisse regarder comme le produit d'un artisanat de luxe. Cela pourtant ne se dit pas. On ne s'attend pas à voir la poésie vanter la richesse matérielle, la préciosité des objets qui ornent les maisons de certaines familles. Le poète, depuis toujours, aurait fait vœu de pauvreté. De manière plus précise, le poète romantique est celui qui s'oppose aux valeurs portées par la bourgeoisie industrielle et commerçante qui triomphe au 19e siècle. Or, Baudelaire, après avoir été riche, fut très pauvre. Il rejeta les valeurs et les usages de la société de son temps. Il changea sans cesse de domicile, transportant de l'un à l'autre ses liasses de papiers dont on craint toujours, rétrospectivement, que l'un d'entre eux ne vienne à s'égarer. Il se conduisit de manière en tout point provocante et autodestructrice, consommant tout ce qui pouvait lui tomber sous la main de drogues et d'alcools. Il écrivit enfin des textes difficiles et bizarres, qui lui valurent un procès pour outrage aux bonnes mœurs et, bien sûr, de n'être jamais reçu à l'Académie française où il eût tant aimé (était-il donc naïf) qu'on lui accordât un fauteuil. Ce qui n'empêche que le luxe occupe une place centrale dans L'Invitation au voyage, qui est l'un de ses poèmes les plus célèbres.

Eût-il parlé de luxe par métaphore, pour évoquer l'éclat des étoiles dans le ciel ou la fine luisance des gouttes de pluie sur le carreau, l’on comprendrait encore. Mais non. Le luxe dont il s'agit ici est celui des meubles et des étoffes, des parfums, des bijoux et des fleurs qui s'achètent après qu'ils ont été transportés par bateau de l'autre bout du monde. Est-ce à dire que l’auteur du Vin des chiffonniers trahit son camp, se convertissant aux goûts et aux valeurs des classes supérieures du Second Empire? Bien sûr que non. Tout se passe au contraire comme s’il allait chercher le luxe dans le camp adverse pour le ramener dans le sien, qui est celui de l’art, où il changera de signe.

Le point important est que le luxe se trouve ici promis à une personne aimée en compagnie de laquelle il s’agirait de fuir, de passer des frontières, d’aller s’établir dans une autre ville où l’on vivra caché. La personne à laquelle Charles Baudelaire propose de partir, les biographes ont quelques raisons de penser que c’est Marie Daubrun, une comédienne dont il s’était épris. Et quant à la destination évoquée, on comprend qu’il s’agissait de la Hollande où Baudelaire n’était jamais allé mais dont lui avait parlé son ami Gérard de Nerval.

Dans la haute société parisienne (et, plus largement, européenne) de ce milieu du dix-neuvième siècle, le luxe reste encore, comme il l’était dans toutes les sociétés traditionnelles, le signe apparent de la richesse. Une marque ostentatoire. Tandis que soudain ici, le signe est renversé. Il s’agira (il s’agirait), pour le couple illégitime, de se dérober au regard et au jugement des autres. De vivre caché dans une chambre louée où la beauté des choses matérielles favorisera l’aiguisement des sens, exaltera la volupté des âmes et des corps. Démarche que les protagonistes conduiront ensemble dans le calme et la douceur. Dans le respect d'un échange fraternel ("Mon enfant, ma sœur…"). Et qui se rapportera ainsi, plutôt qu'à la débauche, à ce que Michel Foucault, plus près de nous, désigne comme "gouvernement de soi".

Le voyage ne se fit pas (remarquons que, dans le texte, les verbes sont au présent du conditionnel et non pas au futur de l'indicatif), et d’ailleurs les biographes doutent fort que Marie Daubrun fut jamais sa maîtresse. Mais l’œuvre d’art est là, parmi les plus belles de notre littérature, les plus hautement inspirées, et qui annonce un renversement de la place et de la fonction du luxe qui continue de s'opérer sous nos yeux, et que les sociologues perçoivent aujourd’hui seulement en toute clarté.

Dans son ouvrage intitulé Le luxe éternel, publié en 2003, Gilles Lipovetsky écrit: "Au travers des dépenses coûteuses, hommes et femmes s’emploient moins à être socialement conformes qu’à éprouver des émotions esthétiques ou sensitives, moins à faire étalage de richesse qu’à ressentir des moments de volupté. Invitation au voyage, invitation aux délices des cinq sens, le luxe s’identifie tendanciellement à une fête privée, à une fête des sens. La quête des jouissances privées a pris le pas sur l’exigence d’affichage et de reconnaissance sociale: l’époque contemporaine voit s’affirmer un luxe de type inédit, un luxe émotionnel, expérientiel, psychologisé, substituant la primauté des sensations intimes à celle de la théâtralité sociale."

[+ Voir l’enquête de Zineb Dryef, intitulée La beauté "naturelle", signe extérieur de richesse, dans M, le magazine du Monde n° 396 du samedi 20 avril 2019.]

Quant au choix de la Hollande, il se trouve que, bien avant Baudelaire, Descartes avait écrit (dans une lettre à Guez de Balzac datée d'Amsterdam, le 5 mai 1631):

Monsieur,

J'ai porté ma main contre mes yeux pour voir si je ne dormais point, lorsque j'ai lu dans votre lettre que vous aviez dessein de venir ici ; et maintenant encore je n'ose me réjouir autrement de cette nouvelle, que comme si je l'avais seulement songée. Toutefois je ne trouve pas fort étrange qu'un esprit, grand et généreux comme le vôtre, ne se puisse accommoder à ces contraintes serviles, auxquelles on est obligé dans la Cour ; et puisque vous m'assurez tout de bon, que Dieu vous a inspiré de quitter le monde, je croirais pécher contre le Saint-Esprit, si je tâchais à vous détourner d'une si sainte résolution.


Même vous devez pardonner à mon zèle, si je vous convie de choisir Amsterdam pour votre retraite et de la préférer, je ne vous dirai pas seulement à tous les couvents des Capucins et des Chartreux, où force honnêtes gens se retirent, mais aussi à toutes les plus belles demeures de France et d'Italie, même à ce célèbre Ermitage dans lequel vous étiez l'année passée. Quelque accomplie que puisse être une maison des champs, il y manque toujours une infinité de commodités, qui ne se trouvent que dans les villes ; et la solitude même qu'on y espère, ne s'y rencontre jamais toute parfaite. Je veux bien que vous y trouviez un canal, qui fasse rêver les plus grands parleurs, et une vallée si solitaire, qu'elle puisse leur inspirer du transport et de la joie ; mais mal aisément se peut-il faire, que vous n'ayez aussi quantité de petits voisins, qui vous vont quelquefois importuner, et de qui les visites sont encore plus incommodes que celles que vous recevez à Paris. Au lieu qu'en cette grande ville où je suis, n'y ayant aucun homme, excepté moi, qui n'exerce la marchandise, chacun y est tellement attentif à son profit, que j'y pourrais demeurer toute ma vie sans être jamais vu de personne.


Je me vais promener tous les jours parmi la confusion d'un grand peuple, avec autant de liberté et de repos que vous sauriez faire dans vos allées, et je n'y considère pas autrement les hommes que j'y vois, que je ferais les arbres qui se rencontrent en vos forêts, ou les animaux qui y paissent. Le bruit même de leur tracas n'interrompt pas plus mes rêveries, que ferait celui de quelque ruisseau. Que si je fais quelquefois réflexion sur leurs actions, j'en reçois le même plaisir, que vous feriez de voir les paysans qui cultivent vos campagnes ; car je vois que tout leur travail sert à embellir le lieu de ma demeure, et à faire que je n'y aie manque d'aucune chose. Que s'il y a du plaisir à voir croître les fruits en vos vergers, et a y être dans l'abondance jusques aux yeux, pensez-vous qu'il n'y en ait pas bien autant, à voir venir ici des vaisseaux, qui nous apportent abondamment tout ce que produisent les Indes, et tout ce qu'il y a de rare en l'Europe ? Quel autre lieu pourrait-on choisir au reste du monde, où toutes les commodités de la vie, et toutes les curiosités qui peuvent être souhaitées, soient si faciles à trouver qu'en celui-ci ? Quel autre pays, où l'on puisse jouir d'une liberté si entière, où l'on puisse dormir avec moins d'inquiétude, où il y ait toujours des armées sur pied exprès pour nous garder, où les empoisonnements, les trahisons, les calomnies soient moins connus, et où il soit demeuré plus de reste de l'innocence de nos aïeux ? Je ne sais comment vous pouvez tant aimer l'air d'Italie, avec lequel on respire si souvent la peste, et où toujours la chaleur du jour est insupportable, la fraîcheur du soir malsaine, et où l'obscurité de la nuit couvre des larcins et des meurtres. Que si vous craignez les hivers du Septentrion, dites-moi quelles ombres, quel éventail, quelles fontaines vous pourraient si bien préserver à Rome des incommodités de la chaleur, comme un poêle et un grand feu vous exempteront ici d'avoir froid ?


Au reste, je vous dirai que je vous attends avec un petit recueil de rêveries, qui ne vous seront peut-être pas désagréables ; et soit que vous veniez, ou que vous ne veniez pas, je serai toujours passionnément, etc.


Ajoutons que le rapprochement entre cette lettre de Descartes et le poème de Baudelaire a été fait par Ferdinand Alquié dans son édition des Œuvres philosophiques de Descartes, t. 1 (1618-1637), t.1, éd. Garnier, 1963, p. 292, n.2.

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