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Nagra

La maison que j’habitais l’année où j’ai commencé à m’occuper sérieusement de musique se trouvait à la lisière de la ville. La façade sur une rue indifférente, l’arrière tourné vers la forêt. D’abord, sous la fenêtre de notre chambre, c’était un jardin étroit où nous cultivions des légumes et où nous étendions du linge, puis une prairie sur laquelle il arrivait que paissent quelques moutons, plus loin encore la ligne sombre de la forêt avec, au-dessus d’elle, des montagnes enneigées. Dans notre chambre, je me levais au milieu de la nuit et j’écartais le rideau de la fenêtre. Je regardais le jardin dans la nuit avec le linge étendu et, par-delà, la lisière de la forêt d'où je m’attendais à tout instant à ce que surgisse un renard ou un sanglier. D’où j’imaginais que sortirait un cerf. À l'époque où il est devenu pensable pour moi d'abandonner la philosophie, où j'ai envisagé la possibilité de poursuivre mon travail de philosophie sur un autre mode enfin en composant de la musique, en arrangeant des sons, la maison que j'habitais n’était pas la mienne mais celle d’une jeune femme que j’avais rencontrée dans une université d’un autre pays. Elle m’avait parlé de cette ville d’où elle venait et de la maison où elle avait grandi et que lui avaient laissée ses parents, tous deux disparus dans un accident d’avion. J’avais beaucoup voyagé, il m’était arrivé d’habiter assez loin dans le désert, une maison dont je sortais la nuit pour regarder les étoiles et entendre les cris d’oiseaux et de petits mammifères, et l’idée m’était alors venue de faire des enregistrements sonores de tout ce qui s’entendait à l’intérieur et à l’extérieur de cette maison. J’avais même acheté un Nagra et j’avais étudié d’assez près son mode de fonctionnement, mais je n’avais pas réalisé mon projet, j’avais laissé passer l’occasion. Et maintenant je me souvenais des différents lieux où j’avais vécu et où j’aurais pu prélever des sons. Il me semblait percevoir encore très distinctement le clapotement de l’eau dans des canaux obscurs comme de l'encre et du bruit de moteur des petites embarcations qui nous apportaient des vivres le matin, celui des cloches et des battements d’ailes des pigeons qui s’envolaient au-dessus des jardins dont je rêvais de franchir les murs au-delà desquels il arrivait qu’on aperçoive un pigeonnier en ruine. J’ai conservé les e-mails que j’adressais alors aux quelques personnes qui, de loin, suivaient mon travail de recherche en philosophie analytique et auxquelles je faisais part pour la première fois de mon désir d'abandonner tout cela pour composer de la musique.

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