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La langue n'est pas un code

Une partie de mon travail concerne les publics en difficulté. Je m'adresse à des jeunes gens pour lesquels l'apprentissage de l'écriture en français est source d'angoisse depuis qu'ils sont entrés à l'école. Adolescents, ils apparaissent déjà comme de vieux routiers de l'échec. Ils ont eu affaire à quantité de professeurs, dont certains étaient des spécialistes. Et la première question que je leur pose, la première fois que nous nous rencontrons, est celle de savoir en quoi consiste la difficulté à laquelle ils se heurtent, dans laquelle leur destin s'empêtre.

Ce sont des jeunes gens peu habitués à s’expliquer, surtout avec les adultes qu’ils regardent plutôt comme des adversaires ou comme des habitants d’une autre planète. Ils essaient pourtant de me répondre, et le plus souvent ils évoquent alors leur propre passé. Quand ils étaient petits, ils n’aimaient pas l’école et l’école ne les aimaient pas. Ou c’est qu’ils sont arrivés en France sans savoir un mot de français à un âge où les autres savaient déjà lire et écrire. Ou encore qu’ils étaient attirés par le football. Ou enfin qu’à la maison, ils n’avaient pas une chambre, pas une table pour faire leurs devoirs, et personne pour les y aider. Des réponses de ce genre, toutes exactes, mais qui mettent l’explication de leur côté. La malchance de leur côté, et presque la faute. Le point remarquable étant que, dans leur propos, il n'est pas question de la langue elle-même.

Mon rôle consiste alors à attirer leur attention sur certaines caractéristiques du français, qui rendent cette langue difficile à apprendre pour tout le monde, pour ceux dont les parents le parlent à la maison, et plus encore pour ceux qui viennent d’ailleurs, qui ont traversé parfois plusieurs pays avant de se retrouver chez nous. Et là je les vois hocher la tête, certains esquissent un sourire, pourtant aucun ne se montre capable d’aller plus loin. Alors, je leur propose une petite histoire.

Je leur raconte que la veille j’étais en Italie, et que dans une rue de la petite ville où je me promenais, j’ai vu s’étaler au-dessus de la vitrine d’une boutique les huit lettres du nom FARMACIA. Et que ce nom m’a paru bien sympathique.

En quoi ce nom italien de FARMACIA peut-il nous paraître plus sympathique, plus amical, plus rassurant, que son équivalent français de PHARMACIE ? La réponse est bien simple, elle tient à ce que le mot italien ne contient aucune lettre inutile. Il nous montre très exactement ce qu’il faut dire, à condition d’être un peu habitué aux valeurs phonétiques des caractères d’écriture dans cette langue. Toute personne habituée à l’italien sait lire le mot FARMACIA, et il lui suffira de l'avoir entendu déjà pour l'écrire correctement. Alors que celle qui a déjà entendu le mot PHARMACIE ne sait pas pour autant l'orthographier et ne saura pas nécessairement le reconnaître quand elle le verra écrit.

Le français présente une difficulté objective, qu’il partage avec d’autres langues, l’anglais notamment, mais pas avec toutes et qu’il porte quant à lui à un niveau extrême. Cette difficulté consiste en ce que les aspects oraux et écrits des mêmes mots ne correspondent entre eux que de façon très irrégulière et comme aléatoire. Ce qu’un mot donne à entendre (des sons) ne correspond pas à ce qu’il donne à voir (des lettres). La même lettre peut correspondre à des sons différents. Le même son peut s’écrire de différentes manières. Surtout, le nombre de lettres dont se compose un mot correspond rarement à celui des lettres.

Cette particularité de notre écriture est bien connue. Beaucoup d’excellents auteurs tentent de l’expliquer, de la justifier par l’histoire, ou au contraire de la dénoncer comme une absurdité dont ils réclament qu’elle soit enfin réduite au prix d’une simplification drastique de notre orthographe. Ils agitent en cela des questions importantes. Mais celles que je me pose est plus simple, plus immédiate. Elle est de savoir pourquoi les élèves auxquels je m’adresse identifient si mal la difficulté qu’ils rencontrent. Pourquoi l’école, alors qu’ils étaient en échec, et qu’ils souffraient de cet échec, ne leur a pas permis d’en acquérir une conscience claire. Et ainsi de la considérer avec calme.

Tout se passe comme si l'école protégeait un secret de famille concernant notre écriture dont nous aurions un peu honte qu'elle ne soit pas simple comme un code. Or, il convient de remarquer que, si notre orthographe paraît étrange, et si elle l'est davantage en effet que celles d'autres langues, cette étrangeté est la marque visible, évidente, de ce que la langue elle-même n'est pas un code.

Un code est cohérent. Il fonctionne et s'enseigne comme s'il avait été inventé par un seul cerveau en un seul instant . Or, la langue n'apparaît pas ainsi. Rien ne justifie que SOLEIL et LUNE, par exemple, soient de genres différents. Ou que le présent de l'indicatif du verbe ALLER se conjugue à partir de deux radicaux (je vais, nous allons) plutôt que d'un seul, comme le verbe CHANTER.

"Apprenez en silence deux ou trois choses que je sais d’elle", scandait Jean-Luc Godard en 1967. La vérité sur la langue, que l’école doit aux élèves et que je livre un peu tard à ceux que le hasard met sur ma route, leur permet à tout le moins de ne plus avoir honte.

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