Des lieux alternatifs

Un roman, c’est l’habitacle d’une puissante machine à voyager. On a seize ans, c’est l’été, on s’installe dans un kiosque, sur un banc du jardin et on ouvre son livre. Aussitôt nous voilà parti. On s’en va explorer d’autres lieux, d’autres temps, d’autres mondes, qu’on ignorait jusque là, que peut-être on ne pénétrera jamais tant ils sont éloignés de ceux dans lesquels se déroule notre vie. Le charme du roman tient à la vitesse fulgurante avec laquelle il entraîne le lecteur, à la rupture qu’il provoque entre le voyageur immobile et ceux qui l’entourent, qui le regardent lire sans pouvoir le retenir ni l’accompagner.

Les Moulins à paroles (M@P) sont de petits livres numériques qui permettent eux aussi de sortir de sa vie. Pourtant ils présentent deux caractéristiques majeures qui les rendent très différents des romans qu’on lit dans les livres.

La première est qu’ils dessinent des espaces étroitement circonscrits. Chacun n’offre à lire qu’un poème, une chanson, un fragment de prose. Rarement plus de cent cinquante mots, souvent bien moins, quand un roman qui se respecte en contient des centaines de milliers. Un roman est fait pour nous pousser à lire, peut importe si on oublie au fur et à mesure le détail de ce qu’on a déjà lu, il faut avancer. Un poème comme ceux que proposent les M@P (type sonnet) est conçu pour tenir tout entier dans la mémoire du lecteur. Et pour que le lecteur l’habite, à son tour, non pas comme le cockpit d’une fusée mais plutôt comme une cabane, comme une tente d’indiens, comme une yourte.

La seconde caractéristique est qu’on n’y habite pas seul mais à plusieurs. Paul Verlaine écrit: "Votre âme est un paysage choisi..." et il poursuit en évoquant les êtres élégants et tristes qui composent le paysage en question. Un M@P permet d’habiter le cerveau d’un auteur, d’explorer le paysage intérieur qui s'y dessine et d’y séjourner pendant un temps limité, comme si on était chez soi. Et cela, on le fait en compagnie d’un petit nombre d’autres personnes avec lesquelles on va pouvoir échanger paisiblement, passionnément à propos de ce qu’on découvre.

Chaque fois qu’on ouvre un M@P, où qu'on soit, s’ouvre avec lui un espace alternatif (ce que Michel Foucault nommait une "hétérotopie") à l'intérieur duquel quelques personnes vont échanger à propos d’une œuvre qui se trouve portée, distinguée par la tradition, celle-ci pouvant être ancienne de plusieurs siècles, ou très récente.

Pauvres ou riches, savants ou ignorants, pendant une petite heure, ils auront droit à ce qu'une langue a produit de meilleur, à la fois de plus beau et de plus significatif. Ils pourront en disposer comme si cela n'appartenait qu'à eux, en même temps qu'ils savent que d'innombrables autres les ont précédés et que d'innombrables autres les accompagnent encore.

Et vous avez vu que je ne parle pas d'apprendre, de compétences, d'acquisitions, d'évaluations. Non pas que cela nous soit indifférent, mais parce que l'urgence n'est pas là. Elle est de trouver un lieu d'apprentissage collectif qui soit, en même temps, un abri.

Commentaires

  1. La standardisation, oui.
    Qui va de paire avec la massification, avec la globalisation.
    Et pourquoi faudrait-jusqu'à Laval le coq chantât, qu'à Aix en Provence la cigale bruisse, si à Paris, qui entend mener la danse, on n'entend point pareil charivari ?!? Standardisons Chantercler : qu'on lui coupe donc les cordes vocales. La standardisation, par nature assez barbare, étonnamment rassuré. C'est assez dire les avancées de la barbarie, qui se loge désormais jusque dans les poulailler de campagne, et sur l'écorce desplis robustes chenes-lieges...

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