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La poésie et la grâce

Le ciel est, par-dessus le toit… paraît dans Sagesse, en 1880. Mais l’auteur lui-même, dans Mes prisons (1893), nous révèle qu’il a été composé en août 1873 à la prison des Petits Carmes de Bruxelles, où il avait été incarcéré après avoir tiré sur A. Rimbaud le 10 juillet précédent.

Ce que nous avons du mal à imaginer, ce que nous aimerions apprendre, c'est ce qu'est devenu le manuscrit au cours des années qui séparent le moment où il a été écrit et celui où il a été publié. A-t-il été corrigé, complété, amendé, modifié de quelque façon que ce soit ? On peut en douter.

Ces vers évoquent un moment de paix, de réconciliation avec soi-même et avec le monde. Mais ils ne font pas que l’évoquer. Ils ont été composés dans ce moment. Ils en sont le vestige. Je veux dire que leur forme, leur qualité d’écriture profitent de cette grâce qui a touché l’auteur en un lieu de relégation où il ne l'attendait pas.

Après cela, a-t-il seulement recopié le texte, à la plume, sur quelque beau papier, ou plutôt a-t-il glissé et conservé le feuillet sur lequel il l'avait griffonné, sans doute au crayon, dans une boîte ou un dossier, comme un billet qu'il aurait un jour reçu ? Et, surtout, a-t-il toujours su qu'il le publierait ? Autrement dit, Verlaine a-t-il été depuis le premier jour conscient de son exceptionnelle qualité, de sa valeur, ou celle-ci lui est-elle apparue après coup ? On le croirait plutôt.

Un jour il l'a repris, un jour il l'a relu, comme quelque chose venu du ciel, ou écrit par un autre.

À noter que Impression fausse, composé dans les mêmes conditions, paraît plus tard encore, en 1889, dans Parallèlement.

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