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La poésie ne tient qu'à la langue

Nous savons que le jeune Rimbaud fit deux fugues, en septembre-octobre 1870, qui devaient le conduire les deux fois à Douai, chez son professeur de lettres, Georges Izambard. Et que, au moment de regagner Charleville où le réclamait sa mère, il déposa dans cette ville, au domicile de Paul Demeny, poète et éditeur ami de son professeur, un dossier contenant 22 poèmes.

Ma Bohème fait partie du dossier. Il évoque, de façon plus ou moins réaliste, plus ou moins fantaisiste (voir le sous-titre), son errance dans la forêt des Ardennes. Il nous dit que cette errance fut solitaire, et qu'elle s'effectua dans les conditions de la plus grande pauvreté. Mais il traite ce dénuement avec humour, sur le mode de l'autodérision. Et même, l'aventure semble marquée par une sorte d'émerveillement devant les beautés de la nuit, en même temps que par la révélation d’une puissance plus intime.

Car un autre thème s'ajoute au premier, celui de l'écriture poétique. Rimbaud nous dit qu'en se frayant ainsi un chemin "parmi les ombres fantastiques", il compose des vers. Et ces vers, nous pouvons imaginer qu'ils font partie de ceux qui se retrouveront, quelques jours plus tard, dans le fameux Dossier de Douai. Et même, nous pouvons imaginer que c'est ce sonnet-ci - Ma Bohème - qu'il compose en marchant.

Or, cette mise en abyme n'a rien d'anecdotique. Elle nous révèle quelque chose qui tient à l'essence de la poésie, ou à ce qui la distingue de tous les autres arts. À savoir que, pour écrire un poème, on n'a besoin de l'aide de personne. Ni d'aucun équipement matériel, d'aucun outil, pas même de papier et d'un crayon, qui ne sont pas mentionnés ici. Ni d'un lieu dédié (la forêt suffit). Ni d'aucun savoir particulier, hors celui de la langue.

L’œuvre s’élabore entre les doigts du jeune fugueur, sur le bout desquels il compte les vers, sa bouche qui mâche les syllabes, et sa tête dressée parmi le "frou-frou des étoiles". Elle s’agence comme un puzzle dans la mémoire de l'auteur, et c’est sans doute, non pas sur les pages d’un livre mais dans la mémoire du lecteur, qu’elle peut le mieux faire entendre ses harmoniques et exhaler tous les parfums qu’elle contient.

Dans Ma Bohème, la poésie apparaît pour ce qu’elle est : un art immatériel, qui ne tient qu’à la langue, c’est-à-dire à l’humain.

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