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Jouissance dans le parler

Le poème n’a pas besoin d’explication. Il dit ce qu’il dit comme il le dit. Il se dote des moyens qu'il faut pour le faire. En conséquence de quoi, comme le souligne Jacques Roubaud, il ne dit rien - à savoir rien qui puisse être dit autrement qu’il ne fait. Il est comme un espace alternatif dans lequel séjourner - pour en explorer toutes les allées, tous les recoins, pour se nourrir des images qu’il contient, pour en respirer l’air, c’est-à-dire la musique. Un poème est un peu l’équivalent de ce qu’est l’analyse selon Jacques Lacan, à savoir "le poumon artificiel grâce à quoi on essaie de trouver suffisamment de jouissance dans le parler pour que l'histoire continue".

La difficulté tient néanmoins à ce que, le plus souvent, quand on est seul, on le lit trop vite. Une analyse dure plusieurs années tandis qu’un sonnet se lit en un instant. Un roman vous accueille et vous abrite pendant des jours et des semaines. On a le temps de s’y habituer. On a le temps de l'habiter et de se faire une idée assez précise des lieux et des personnages qui y évoluent. Je pense aux images que Bathus compose en illustrations des Hauts de Hurle-Vent. Je pense à celles que Pierre Le Tan ajoute au Memory Lane de Patrick Modiano. Souvenez-vous du temps que vous avez pu passer, enfant, à lire et relire les premiers chapitres du Grand Meaulnes ou de L'île au trésor. Tandis que, pour déployer son espace, pour ouvrir sa respiration, pour devenir le poumon artificiel dont parle Jacques Lacan à propos de l’analyse, le poème a besoin d’échapper au mode de lecture - solitaire, visuel, silencieux, rapide - qui est celui du roman.

Le poème a besoin qu'on le gonfle à l'hélium, comme un ballon. Et le moyen le plus sûr de le faire est de le mettre en chanson. Aragon avait-il prévu que certains de ses poèmes seraient un jour mis en musique et chantés par Georges Brassens (oui, le premier), Léo Ferré, Jean Ferrat ou Philippe Léotard ? Je l’ignore. Le fait est que la réalisation que ceux-ci en donnent me paraît largement supérieure à celles que j’atteins par mes propres moyens. Je lis, comprends et éprouve Aragon mieux à travers eux que je ne le fais en le lisant du bout des yeux. Ce n’est pas que la musique ajoute à ces textes, ni l'expression de la voix, c’est que celles-ci en favorisent le déploiement. Qu’elles creusent une profondeur dans laquelle je peux me lover, me loger en même temps qu’elles me permettent de les installer dans ma mémoire. La musique après cela aussi bien pourra se taire.

Avec ou sans musique, en silence ou à haute voix, le poème est fait pour être lu de mémoire. La jouissance dans le parler veut qu'on cherche ses mots, qu'on les tire de son esprit en même temps que de son corps, et qu'on les mâche comme on fait d'une pomme ou du vin. Géo Norge écrit : "Une chanson bonne à mâcher / Dure à la dent et douce au cœur. / Ma sœur, il faut pas te fâcher, / Ma sœur" [+].

Commentaires

  1. L'explication n'est-elle pas souvent une manière de demeurer dans le poème? Je me suis souvent dit quelque chose comme ça à propos de la peinture. Pour le poème, c'est plutôt la traduction qui m'a servi à demeurer dans un poème (ce qui explique que j'ai mieux lit la poésie en d'autres langues que le français).

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    1. Absolument. Un bon cours de français comme d’ailleurs de philo permet de déployer le texte. De le faire raisonner. Par chance, nous avons connu de tels cours. L’enseignant enseignait sa propre expérience du texte et était animé par l’amour de la langue. Mais l’amour de la langue n’est pas ce qui anime tous les professeurs. Beaucoup l’instrumentalisent au profit d’idéologies. D’autres rêvent de la réduire à un code. C’est pour cela qu’en fin de compte, à tout prendre, quoi qu’en dise Jacques Roubaud, je préfère les chansons.

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    2. Il fallait lire, bien sûr, « De le faire résonner »

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