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Plume d'ange

Au début je me demandais si elle aussi me reconnaîtrait, ou plutôt si, comme moi, elle marquerait une hésitation, dans quel cas mon doute aurait été levé, je n’aurais plus hésité à la reconnaître, de même qu’elle de son côté. La voyant s’arrêter, s’interroger en me voyant, je n’aurais plus douté. Mais, les premières fois que nous nous sommes croisés, je n’ai pas perçu cette hésitation. Son regard aux yeux clairs a glissé sur moi sans s’arrêter, ou alors un si bref instant, celui d’un battement de paupières, que je n’y ait pas cru. Et maintenant il est trop tard, elle ne me voit plus. Ou peut-être, maline, me garde-t-elle en marge de son champ de vision en se moquant un peu. C’est ce que je finis par croire.

Je ne sais pas son nom, pour peu que ce soit elle, je sais que je l’ai su, ou plutôt son prénom, mais je ne le retrouve pas. Une nuit, à coup sûr, un rêve me le livrera clairement, mais ce n’est pas encore arrivé, et dans ce moment je pourrai douter encore si c’est celui de la personne que je croise, de cette vieille femme maigre, pauvrement vêtue, aux cheveux rares et filasses, au regard bleu et à l’air égaré. Toujours seule, le pas hésitant comme d’une qui aurait bu ou qui, sans être folle, perdrait un peu la tête. Ses sorties me semblent restreintes à ce quartier, sauf cette fois, il y a quelques jours seulement, où j'ai été surpris de la voir dans le tramway et où, à une demande de renseignement qu’elle a lancée d’une voix un peu forte, sans regarder personne, "Quelqu’un peut me dire où est la station Magnan ?", je lui ai répondu que c’était la suivante, qu’elle n’avait pas à s’inquiéter, ce qui lui a fait hocher la tête mais sans me répondre, sans me remercier.

Une raison que j’ai de croire que c’est elle tient au quartier, ou peut-être est-ce à l'inverse le quartier qui m’induit en erreur. Le fait est que si mon souvenir est exact, il remonte à plus de cinquante ans. J’avais seize ou dix-sept ans. C’était avant 68, la brève époque où j’ai fréquenté les surprises parties. Nous ne savions pas toujours qui était la personne chez laquelle nous nous réunissions pour danser. Cela se passait l’après-midi. Quelqu’un vous indiquait une adresse et vous alliez frapper à la porte. La musique et la fumée des cigarettes vous attiraient au bout du couloir. Souvent vous repartiez sans avoir identifié la personne qui recevait, en tout cas, même si vous l’aviez repérée de loin, parmi les autres, sans vous faire connaître. Et cette jeune fille était plus âgée que moi peut-être d’un an ou deux, et elle était très populaire. Blonde, libre et audacieuse dans ses manières, très courtisée. On parlait avec envie de la bande de copains qu’elle traînait avec elle et qui étaient les premiers invités aux surprises parties qu’elle organisait dans l’appartement de ses parents. Où il y avait des chansons de Ray Charles et des bouteilles de whisky en plus du Coca-Cola. C'était à l’angle de la rue Rossini et de la rue Guiglia. L’immeuble s’appelle le Beethoven. Blanc, aux lignes dures, il n’a pas changé, mais à l’époque il venait d’être construit et paraissait plus chic. Tout avait l’air plus chic alors. Maintenant la rue Guiglia s’enfonce tout près de là dans un tunnel qui est comme une porte de l’enfer.

Elle avait dix-huit ou dix-neuf ans, aujourd’hui elle doit en avoir un peu plus de soixante-dix, et elle occupe toujours l’appartement qui avait été celui de ses parents, que ceux-ci avaient sans doute acheté au moment où il avait été construit, où peut-être elle a toujours vécu, près d’eux, où sans doute ils sont morts, dans ce quartier dit des Musiciens qui était alors prestigieux, à cent mètres du square d’Alsace-Lorraine que Patrick Modiano évoque à plusieurs reprises dans Les dimanches d’août et où à présent elle vit seule, ne s’en écartant plus guère, presque toujours à pied, comme par crainte de se perdre.

La jeune fille était la plus jolie et populaire de son lycée, peut-être déjà de la faculté de droit, avec des parents riches, dont j’imagine qu’ils possédaient un chalet à la montagne, une voiture pour voyager en Italie, et qui ne lui refusaient rien. Aujourd’hui c’est une vieille femme pauvre et égarée, qui parle seule dans la rue en s’arrêtant quelquefois comme si elle avait oublié d’acheter un produit indispensable au Monoprix de l’avenue Jean Médecin, ou comme si elle craignait de se perdre, et qui peut-être ne se souvient plus elle-même de cette période de gloire qu’elle a connue, où elle traînait tous les cœurs après soi, où elle semblait l’héroïne d’une nouvelle de Scott Fitzgerald ou de Truman Capote, et qui apparaît maintenant comme un personnage de Marguerite Duras. Mais je me dis qu’un jour peut-être je la verrai trébucher sur un trottoir, se tordre une cheville, se blesser au front, perdre connaissance. Alors je la soulèverai et je l’emporterai jusque chez elle entre mes bras, légère qu’elle est comme une plume d’ange.

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