mercredi 9 octobre 2019

Que voulez-vous évaluer ?

Quand un enfant apprend, il est content de le faire. Je lui propose une activité de lecture-écriture ou une activité de jardinage, et cette activité se déroule dans le calme, l’enfant s’y montre attentif et, quand l’activité se termine, il se déclare satisfait et il demande quel jour prochain il pourra s'y remettre. Je sais alors qu’il a appris, que l’activité lui convient et que donc je ferai bien de lui en proposer l’occasion, de nouveau, sans trop attendre. Voilà comment devrait fonctionner une école. L’enfant est-il content de l’activité que nous lui avons proposée, à laquelle il s’est livré avec calme, en se montrant attentif la plupart du temps, voilà la seule question que devraient se poser les maîtres en matière de programmation et d’évaluation des activités. Le reste, ce qu’on appelle "approche par compétences", au niveau élémentaire au moins, et au moins pour ce qui concerne l'apprentissage de la langue, est un fantasme technocratique. Les objectifs et les cases à remplir sont des diversions qui nous éloignent du vrai métier. Dans la réalité des faits, personne ne sait jamais précisément ce que l’enfant apprend, ni pourquoi ni comment il apprend au gré de l’activité qui lui est proposée. Les enfants qui participent au même atelier apprennent toujours de manières différentes. Je peux me demander lequel est le plus heureux d’avoir participé à cette activité, lequel est le plus désireux de recommencer le lendemain, mais il n’y a aucun sens à se demander lequel a le plus ou le mieux appris. Ni même précisément ce qu'il a appris. Ce plus et ce moins, ce comment et ce pourquoi, sont leur affaire. L’affaire de leur psychisme, de leur destin personnel. De leur charisme (ou de leur karma). Cet enfant participe à un atelier de jardinage, il est possible qu’il n’y apprenne rien de positif mais qu’il y acquière rêveusement le goût du jardinage et qu’un jour il en fasse son métier. Dans le texte que je lui propose de lire, est-ce le thème qui l’intéresse ou telle forme grammaticale qu’il trouve amusante et qu’il aura plaisir à utiliser ? J’ai connu une fillette qui, sans savoir lire, a participé pendant quatre ans aux ateliers de lecture que j’animais avec une psychologue dans un CMP niçois. Le docteur Georges Juttner, chef du service, avait intitulé cela "Bibliothèque verte" en hommage à Françoise Dolto. Certains tests déclaraient la fillette en question "déficiente intellectuelle", si bien que nous pouvions douter qu’elle apprendrait un jour. Mais elle tenait à venir. Elle apprenait de mémoire des bouts de poèmes ou de contes qui se retrouvaient dans l’activité de notre atelier une année après l’autre, et elle en était contente. Je n'ai pas dit "ravie", juste "contente". Elle y mettait du sérieux. Elle en parlait avec les autres. Elle illustrait les textes de petits dessins qu’elle conservait dans une chemise et elle les consultait et commentait chaque fois qu'elle en avait le temps (souvent quand les autres écrivaient, ce qu'elle faisait mine de ne pas voir). Elle aimait remonter dans le passé. Puis, un jour enfin, elle a su lire. Nous nous en sommes aperçu à ce qu’elle a corrigé l’épellation d’un mot qu’en donnait un autre enfant. La psychologue et moi-même étions émus. Nous l’avons félicitée. Mais l’intéressée ne semblait pas bien voir l’importance de la chose. Elle nous a signifié qu’au cours de ces quatre années, elle avait bel et bien lu, toujours, que c’était bien pour le plaisir de lire avec les autres qu’elle ne manquait jamais une seule séance de cet atelier. Et nous avons dû convenir qu'elle disait juste. Que c’était elle qui avait raison.

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