Accéder au contenu principal

Des lettres et des graphèmes

Ferdinand de Saussure répugnait à écrire, du moins à publier. Cette réticence est un trait du personnage, porté à la réserve. Mais elle est révélatrice surtout de la manière dont les faits linguistiques se dérobent à l’étude. Émile Benveniste cite une note de 1910 dans laquelle Saussure indique : “Ailleurs il y a des choses, des objets donnés, que l’on est libre de considérer ensuite à différents points de vue. Ici il y a d’abord des points de vue, justes ou faux, mais uniquement des points de vue, à l’aide desquels on crée secondairement des choses. Ces créations se trouvent correspondre à des réalités quand le point de départ est juste ou n’y pas correspondre dans le cas contraire ; mais dans les deux cas aucune chose, aucun objet n’est donné un seul instant en soi. Non pas même quand il s’agit du fait le plus matériel, le plus évidemment défini en soi en apparence, comme serait une suite de sons vocaux”.

Quand on s’est fatigué de ressasser l'approximation selon laquelle les lettres coderaient les sons du français comme ceux du latin ou de l’italien, on a parlé de “graphèmes”. On a dit : “Les sons de la langue sont codés, non pas par des lettres une à une, mais par des signes graphiques dont chacun peut se composer d’une ou plusieurs lettres”. On se montrait ainsi plus précis. Il est de fait que le problème majeur que rencontre un enfant de six ans qui apprend à lire, ne tient pas à ce que les lettres n’ont pas toujours la même valeur phonémique. Le même outil peut avoir des usages différents, les enfants d’aujourd’hui y sont habitués. La vraie difficulté tient à ce que le nombre des lettres dont se compose un mot ne correspond pas à celui des sons. Pour autant, cette référence aux graphèmes ne nous a guère aidés. Elle n’a pas permis de débloquer la situation.

La première raison de cet échec, ou de cette difficulté, tient au fait incontournable qu'un mot s'écrit avec des lettres, et que c'est bien aux lettres qu'enfant à affaire quand il se confronte à l'écrit. Celles-ci sont en nombre limité, chacune porte un nom, et un enfant qui ne sait pas lire encore peut compter sans difficulté celles dont se compose un mot.

La seconde raison tient au nombre des graphèmes du français. Nina Catach a fait preuve d’une remarquable endurance dans la conduite des travaux qu’elle a consacrés à l’orthographe française, et d’un non moins remarquable talent. Elle indique : “Le recensement le plus large des unités, de l’écrit vers l’oral, aboutit à environ 133 graphèmes.” Elle ajoute : “Un recensement plus restreint permet de ramener aisément ce chiffre à 70 unités.” Et elle ajoute encore : “Un troisième filtrage permet de ramener ces 70 unités à 45”. Même 45, pour un enfant de 5 ou 6 ans, cela fait beaucoup. Et ce chiffre est d’autant plus décourageant que les graphèmes en question ne sont pas identifiables a priori.

La troisième difficulté tient ainsi au contour des graphèmes. Je peux convaincre un enfant de 6 ans de regarder le digramme ‘er’ comme un et un seul graphème, correspondant au phonème /e/ tel qu’on le rencontre à l’initiale d’église ou à l’infinitif des verbes du premier groupe. Pour autant, quand il aura affaire à mer ou à fermer, comment fera-t-il pour savoir où et quand ce ‘e’ et ce ‘r’ forment un seul graphème et où et quand il doit les regarder comme deux graphèmes distincts ? Sans doute n’aura-t-il pas de mal à s’en arranger pour autant qu’il connaisse ces mots, qu’il soit intelligent et qu’il se fasse confiance. Mais s’il ne les connaît pas ou si, pour une raison ou pour une autre, il manque d’assurance, il sera de nouveau confronté au fait que l’écriture du français ne suffit pas à prédire les formes orales.

Les graphèmes existent-ils ? La question mérite d'être posée. Et la réponse est oui, assurément. Mais pour comprendre leurs étranges statuts, si bien caractéristiques des idéalités linguistiques, nous devons avoir recours à une distinction sur laquelle Roman Jakobson insiste dans La charpente phonique du langage à propos des constituants ultimes, à savoir les phonèmes. Il cite un article de Gilbert Ryle où l’auteur indique que “[ceux-ci] sont distinguables et non détachables ; on peut les abstraire, mais non les extraire”. Oui, les graphèmes existent, mais c’est à l’intérieur des mots qu’ils trouvent leurs formes (ou leurs contours) en même temps que leurs valeurs phonémiques, ce qui nous interdit de les en extraire pour apprendre aux élèves à les identifier.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Un revenant

Nous sortions peu de cet appartement. L’été surtout, à cause de la chaleur qui écrasait les rues. À cause des bruits de violences qui s’entendaient sous nos fenêtres. Mais la nuit, je quittais mon lit, je parcourais le couloir, je passais des portes dans une obscurité presque complète. Je ne reconnaissais pas les lieux. Je me croyais dans une forêt. J’y faisais des rencontres. Une rivière, un pont, un moulin, des animaux, de fiers chevaliers, des fantômes. Avec le temps, je compris qu’eux aussi, de leur côté, me regardaient comme un fantôme. Tel chevalier se signait à ma vue. Je compris qu’ils me prenaient pour un ermite ayant perdu la raison et qui errait sans but. Je buvais l’eau de la rivière et mouillais mes cheveux. Ceux-ci à présent pendaient sur mes épaules. Assis au pied d’un arbre, je mangeais des noisettes en dialoguant avec un lapin et un écureuil. Un couple de colombes parfois me faisait une visite. Priais-je encore ? Il me semble que je répétais indéfiniment la même phra…

Luxe moderne et vieille Hollande

Le mot luxe est-il bien à sa place dans un poème? N’y revêt-il pas un caractère scandaleux, presque obscène? Il n'est pas d'œuvre d'art qu'on ne puisse regarder comme le produit d'un artisanat de luxe. Cela pourtant ne se dit pas. On ne s'attend pas à voir la poésie vanter la richesse matérielle, la préciosité des objets qui ornent les maisons de certaines familles. Le poète, depuis toujours, aurait fait vœu de pauvreté. De manière plus précise, le poète romantique est celui qui s'oppose aux valeurs portées par la bourgeoisie industrielle et commerçante qui triomphe au 19e siècle. Or, Baudelaire, après avoir été riche, fut très pauvre. Il rejeta les valeurs et les usages de la société de son temps. Il changea sans cesse de domicile, transportant de l'un à l'autre ses liasses de papiers dont on craint toujours, rétrospectivement, que l'un d'entre eux ne vienne à s'égarer. Il se conduisit de manière en tout point provocante et autodestruc…

Combien de mots pouvons-nous restituer de mémoire ?

S’il s’agit de mots choisis de manière aléatoire, le nombre de ceux qu’un cerveau humain peut mémoriser reste étroitement limité. Les spécialistes citent le nombre de 5 (voir les tests de dépistage de la maladie d'Alzheimer). Mais avec les M@P, la question se pose de manière différente, dans la mesure où l'exercice consiste à retrouver des mots (formes) extraits d'un même texte. Dans ce cas, c'est la compréhension du texte qui conditionne la possibilité de retrouver les mots, comme c’est, en retour, la possibilité de retrouver les mots qui atteste la compréhension. Et il s'avère alors que cette capacité n’est pas limitée.

Dans l'immense majorité des cas, quand un enfant récite un poème et qu'il commet une erreur dans le choix d'un mot, cette erreur préserve le sens. Cela suffit à nous montrer que, pour lui, apprendre et comprendre ont constitué une seule et même opération.

Il est grand temps de se défaire du préjugé hérité de Montaigne, selon lequel on…