Accéder au contenu principal

Vous voulez l’aider ?

Beaucoup de parents et de grands-parents ont à cœur d’accompagner les premiers pas des apprentis lecteurs. Ils ont raison de le faire. Ils nouent ainsi avec leurs enfants – ou ceux des autres – un lien qui ne s’effacera jamais. Et pourtant nous devons reconnaître que cette activité prend souvent un tour décevant. Qu’il arrive, hélas, que le succès ne soit pas au rendez-vous. Et, en cas d’échec, les protagonistes gardent de l’expérience un souvenir amer.

Que s’est-il donc passé ? Le proverbe affirme que c’est en forgeant qu’on devient forgeron. Se peut-il que ce ne soit pas en lisant que l’on apprenne à lire ?

Dans l’immense majorité des cas, l’adulte qui lit pour son propre compte le fait dans des textes qu’il ne connaît pas et qu’il veut découvrir. Aussi, quand il s’adresse à un enfant, songe-t-il tout naturellement à lui proposer des textes que celui-ci découvrira chemin faisant, comme l’aventurier découvre des contrées nouvelles. En un mot, il lui demande de lire comme lui-même le fait. À ceci près que, ayant le souci de contrôler la lecture de son élève, il lui demande d’y mettre la voix.

L’adulte demande à l’enfant de lire à haute voix des textes qu’il découvre. Tel est le modèle d’activité le plus couramment pratiqué, celui qu’on juge le plus naturel et pour lequel on n’imagine pas d’alternative. Or celui-ci n’a rien de naturel, car l’adulte qui lit ne le fait pas à haute voix. Imaginez que vous deviez lire un article de presse que vous n’avez jamais lu, ou une page de Marcel Proust, devant quelqu’un de plus instruit, qui évalue votre performance. Il est probable que la difficulté de l’épreuve vous fera bredouiller. Que votre lecture manquera de fluidité. Que cela ne vous amusera pas du tout. Et il est à parier surtout que vous ne serez pas plus habile à l’issue de l’expérience que vous ne l’étiez au début. Un tel parcours d’obstacles ne constitue pas, en effet, une activité d’apprentissage mais, au mieux, une procédure de contrôle.

En demandant à un enfant de lire à haute voix, vous contrôlez dans quelle mesure il sait lire, mais vous ne lui apprenez pas à le faire. Pour autant qu’il montre de l’habileté, l’activité peut prendre un tour agréable pour lui comme pour vous. Vous pourrez même vous persuader alors que vous l’entraînez, comme on fait pour les sportifs ou les chevaux de course. Mais s’il se montre hésitant, maladroit, vous ne l’aiderez pas à acquérir davantage d’assurance. Pire que cela, vous risquez de lui faire détester la lecture. Et il est à craindre que les relations que vous entretenez avec lui s’en trouvent détériorées. Ce serait dommage.

Mais alors, que faut-il faire ? me direz-vous. La réponse est simple. Le secret de la réussite tient en une phrase : Un enfant apprend à lire, non pas en tâchant de deviner comment se disent les mots écrits, mais en observant comment s’écrivent les mots qu’il dit. Non pas en se demandant comment se prononce ce que l’on voit, mais comment s’orthographie ce que l’on dit. Non pas en partant de l’écrit pour retrouver l’oral, mais en partant de l’oral pour considérer l’écrit.

La procédure doit s’inverser. Dans vos échanges avec l’enfant, gardez pour vous l’activité de lecture et demandez-lui plutôt d’écrire. Lisez-lui lentement, posément, une page d’un album illustré, quelques phrases d’un conte, quatre vers d’une chanson ou d’une poésie. Répétez votre lecture. Montrez-lui le texte au fur et à mesure que vous le lisez, arrêtez-vous autant de fois qu’il faut pour échanger avec lui à propos de ce que le texte dit, et même de ce qu’il évoque sans le dire. Puis, de ce texte, extrayez cinq mots. Pas davantage. Écrivez ces derniers avec soin sur une feuille de papier, dans la forme fléchie (grammaticale) qu’ils présentent dans le texte, et demandez-lui de concentrer sur eux son attention.

Invitez-le à dire les noms des lettres qui composent ces mots, parlez avec lui de la manière souvent bizarre dont ils s’écrivent. Demandez-lui de les copier de visu (avec le modèle sous les yeux), puis de mémoire, en lui redisant les phrases, une à une, dans lesquelles ces mots figurent.

Le but est qu’il parvienne à écrire les cinq mots d’affilée, sous une seule dictée. Si, les premières fois, il n’en écrit que deux ou trois, vous vous en contenterez. Et lui aussi. Rien ne presse. Puis, redonnez-lui la feuille qui sert de modèle pour qu’il corrige sa copie. Chaque mot orthographié de mémoire vaut un point, pourvu qu’il ne contienne aucune erreur.

La séquence de travail, avec un élève de CP, ne dure pas plus de vingt minutes. À l’issue de laquelle, celui-ci a obtenu un score. En quelques mois de cet exercice, à raison de deux à trois séquences par semaine, il aura acquis les bases de la lecture. Et appris à écrire aussi bien qu’il lit.

En résumé : Ne demandez plus à votre enfant de lire à haute voix une ou plusieurs phrases qu’il découvre, mais plutôt d’écrire des mots extraits de phrases que vous lui lisez.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Un revenant

Nous sortions peu de cet appartement. L’été surtout, à cause de la chaleur qui écrasait les rues. À cause des bruits de violences qui s’entendaient sous nos fenêtres. Mais la nuit, je quittais mon lit, je parcourais le couloir, je passais des portes dans une obscurité presque complète. Je ne reconnaissais pas les lieux. Je me croyais dans une forêt. J’y faisais des rencontres. Une rivière, un pont, un moulin, des animaux, de fiers chevaliers, des fantômes. Avec le temps, je compris qu’eux aussi, de leur côté, me regardaient comme un fantôme. Tel chevalier se signait à ma vue. Je compris qu’ils me prenaient pour un ermite ayant perdu la raison et qui errait sans but. Je buvais l’eau de la rivière et mouillais mes cheveux. Ceux-ci à présent pendaient sur mes épaules. Assis au pied d’un arbre, je mangeais des noisettes en dialoguant avec un lapin et un écureuil. Un couple de colombes parfois me faisait une visite. Priais-je encore ? Il me semble que je répétais indéfiniment la même phra…

Luxe moderne et vieille Hollande

Le mot luxe est-il bien à sa place dans un poème? N’y revêt-il pas un caractère scandaleux, presque obscène? Il n'est pas d'œuvre d'art qu'on ne puisse regarder comme le produit d'un artisanat de luxe. Cela pourtant ne se dit pas. On ne s'attend pas à voir la poésie vanter la richesse matérielle, la préciosité des objets qui ornent les maisons de certaines familles. Le poète, depuis toujours, aurait fait vœu de pauvreté. De manière plus précise, le poète romantique est celui qui s'oppose aux valeurs portées par la bourgeoisie industrielle et commerçante qui triomphe au 19e siècle. Or, Baudelaire, après avoir été riche, fut très pauvre. Il rejeta les valeurs et les usages de la société de son temps. Il changea sans cesse de domicile, transportant de l'un à l'autre ses liasses de papiers dont on craint toujours, rétrospectivement, que l'un d'entre eux ne vienne à s'égarer. Il se conduisit de manière en tout point provocante et autodestruc…

Combien de mots pouvons-nous restituer de mémoire ?

S’il s’agit de mots choisis de manière aléatoire, le nombre de ceux qu’un cerveau humain peut mémoriser reste étroitement limité. Les spécialistes citent le nombre de 5 (voir les tests de dépistage de la maladie d'Alzheimer). Mais avec les M@P, la question se pose de manière différente, dans la mesure où l'exercice consiste à retrouver des mots (formes) extraits d'un même texte. Dans ce cas, c'est la compréhension du texte qui conditionne la possibilité de retrouver les mots, comme c’est, en retour, la possibilité de retrouver les mots qui atteste la compréhension. Et il s'avère alors que cette capacité n’est pas limitée.

Dans l'immense majorité des cas, quand un enfant récite un poème et qu'il commet une erreur dans le choix d'un mot, cette erreur préserve le sens. Cela suffit à nous montrer que, pour lui, apprendre et comprendre ont constitué une seule et même opération.

Il est grand temps de se défaire du préjugé hérité de Montaigne, selon lequel on…