L'école a longtemps aimé la poésie

La poésie est scandaleuse. Parce qu'elle nous parle. Elle s'adresse à nous pour nous parler du monde, elle nous permet d'entrer dans l'intimité de l'autre, dans son esprit, mais cela encore ne serait rien. Surtout elle dit quelque chose de nos propres sentiments, de nos pensées, de notre être, que nous ne saurions pas dire mieux qu'elle ne fait, que nous n'aurions pas osé concevoir ni clairement avouer.

L'expérience première de la poésie, ce qui la rend scandaleuse, c'est l'emprunt qu'on y fait de la parole de l'autre. Nous avons dix-sept ans et nous adressons à la personne aimée des poèmes écrits par nous ou qui l'ont été par d'autres sans que cela fasse beaucoup de différence. Les poèmes piochés dans les livres sont souvent mieux écrits, en même temps que ceux que nous avons écrits sont copiés sur les autres.

L'expérience première de la poésie, c'est qu'on puisse parler de soi avec les mots des autres. Et que, même, il ne soit pas pensable de faire autrement. Une vérité que savent les plus simples d'entre nous, les plus purs, ceux qui, à la fin du repas, se lèvent de table pour chanter, et qui, un couplet après l'autre, font rire et pleurer tous les convives.

Car le monde, ou ce que Jacques Derrida appelait la "métaphysique occidentale", voudrait nous convaincre que la parole vient de l'intérieur. Ou, du moins, qu'elle n'a de valeur, qu'elle n'est authentique, que dans la mesure où elle trouve sa source à l'intérieur de nous.

L'école a longtemps aimé la poésie, elle l'a portée. Il existait entre elles deux une alliance qu'on pouvait croire indéfectible dans la mesure où elle remontait à la plus haute antiquité. "La poésie est mémoire de la langue", dit Jacques Roubaud. Cela signifie qu'elle est faite pour être apprise en même temps que pour enseigner la langue. Et l'école était le lieu dédié à cette étude. Quelque chose comme un temple.

Or, aujourd'hui cet amour est interdit. L'école est commandée par des demi-savants qui veulent convaincre les élèves d'aiguiser leur "esprit critique", de ne pas s'en laisser compter, de "parler en leur nom". Des personnes qui détestent les temples et toutes les traditions. Qui n'ont pas la moindre envie de rire ni de pleurer quand les plus simples d'entre nous se lèvent de table, à la fin du repas, pour déclamer parfois dans une langue qu'on ne connait pas et qu'on s'étonne de comprendre.

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