Modestie

L’école se donnait pour mission d’enseigner des textes, des dates, des techniques. Certains savoirs dont il paraissait souhaitable qu’ils se répandent dans le pays. Car l’école était celle d’un pays et de sa langue. Elle n'accueillait pas tous les enfants. Et il était admis, d’entrée de jeu, que certains élèves se montreraient capables d’apprendre beaucoup, tandis que d’autres, n’y étant pas préparés, n’en auraient pas le goût et la quitteraient très vite. Ceux-là continueraient d’apprendre, sans doute, mais ils le feraient à l’extérieur de l’école. Car l’école ne se donnait pas pour but d’enseigner tout mais seulement un petit nombre de choses. Pour enseigner comment faire la cuisine, le pays n’avait pas besoin de l’école. Cela s’apprenait dans les maisons, dans les familles. De même que pour cultiver son jardin, pour ferrer les chevaux, ou descendre dans la mine.

Il y avait le village ou la ville, et il y avait l’école. Les deux ne se confondaient pas. Souvent l’école était au milieu des habitations, fermée comme une petite prison, une petite caserne ou un petit asile. Mais souvent aussi elle avait été construite un peu à l’écart du village, dans sa marge, comme les cimetières. On voit cela dans Le grand Meaulnes. L’enfant de l’institutrice et de l’instituteur habite avec eux à l’intérieur de la maison d’école. Mais le soir, quand la cloche a sonné, il court en compagnie des autres enfants jusqu’au village, et avec eux il en parcourt les rues, s’arrêtant notamment à l’entrée de l’atelier du forgeron qu’il regarde travailler le fer et le feu. Et c’est seulement quand il voit de loin, dans l’obscurité de la nuit, la fenêtre de la cuisine de la maison d’école qui s’allume, indiquant que sa mère a quitté la correction de ses cahiers pour préparer le repas du soir, qu’il décide de rentrer.

Je veux dire que l’école avait alors un projet que, rétrospectivement, nous jugeons élitiste mais qui, à tout le moins, avait le mérite de n’être pas totalitaire, tandis qu’il l’est devenu aujourd’hui, dans la mesure où ne voulons plus exclure personne, ni plus exclure aucun savoir. Et c'est à cause de cela, de ce pouvoir exorbitant qu'elle prétend exercer, que l'école aujourd'hui échoue dans sa mission et qu'elle est moins aimée.

Dans le beau film de Nicolas Pariser, Alice et le maire, on voit le premier magistrat de Lyon, magnifiquement incarné par Fabrice Lucchini, demander conseil à une jeune philosophe - Anaïs Demoustier. Après trente ans d'exercice du pouvoir, il se sent complètement vide et il attend de la jeune femme qu'elle lui donne des idées. Et on voit celle-ci qui consulte des livres, qui prend quantité de notes dans des cahiers, pour, en fin de compte, remettre au monsieur un Post-it sur lequel est écrit un seul mot : MODESTIE.

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