Intérêts bien compris

Quand le capitalisme dit d'une activité qu'elle est utile, il veut nous faire entendre qu'elle présente des avantages seconds dont il est possible de bénéficier hors du temps et du lieu de son déroulement. Proposition exacte dans la plupart des cas. Mais la visée du capitalisme ne s'arrête pas là. Dans le même temps, il veut nous faire oublier que cette activité offre (ou pourrait, devrait offrir) aussi des avantages premiers, dont on peut (ou pourrait) s'attendre à ce qu'ils se réalisent dans le temps et le lieu de sa pratique, et qui bénéficieront (ou qui bénéficieraient) d'abord au sujet qui la conduit.

Une activité traditionnelle présente des avantages premiers (ou actuels) et des avantages seconds (ou différés). Le discours du capitalisme veut qu'on oublie les premiers au profit des seconds.

Le travail est aliéné quand les travailleurs acceptent de faire ce qu'on leur demande de faire dans la seule attente d'un salaire qui leur permettra de faire autre chose ailleurs.

Les vacances, le tourisme, la retraite sont en cela les promesses les plus typiques du capitalisme, et les plus aliénantes.

Quand on a dix ans et qu'on entre pour la première fois dans l'atelier d'une couturière, d'un luthier ou d'un maréchal-ferrant, on comprend au premier coup d'œil que cette personne travaille d'abord pour l'avantage qu'elle trouve à le faire dans le temps et le lieu où elle le fait.

Et il en va de même pour l'école. Un jour on a fait mine de s'interroger: "À quoi peut bien servir d'étudier le latin?" Ce jour-là l'école est entrée dans la visée du capitalisme. Elle s'est soumise à sa logique. L'avantage premier de l'étude du latin était celui que certains élèves trouvaient à s'y livrer pendant le temps où ils le faisaient, avantage qui consistait à exercer son esprit et fréquenter de bons auteurs.

S'ajoutait-il à cela des avantages seconds, qui trouvaient à se réaliser ailleurs? Bien sûr que oui. On n'apprend rien sans apprendre à apprendre, pourvu qu'on le fasse dans l'ordre et dans le calme. Apprendre le latin pouvait aider à apprendre, un jour, quand le besoin ou le désir s’en ferait sentir, à conduire un tracteur ou à couper une robe. Ce qui revient à dire qu'il n'est pas très important de se demander ce que les élèves doivent apprendre. Pourvu que le professeur ait le goût de ce qu'il enseigne, et pourvu qu'il observe le principe du Teaching at the right level (TaRL) sans lequel les choses ne peuvent pas se dérouler dans l'ordre et dans le calme, il peut enseigner ce qui lui chante.

L'importance du principe d'enseigner au juste niveau tient à ce que les apprentissages les plus fondamentaux sont aussi les plus décisifs pour l'avenir des élèves. Ce sont ceux dont ils tireront le plus d'avantages hors de l'école, dans la suite de leurs vies. Mais n'oublions pas pour autant l'avantage premier, qui tient au climat de la classe, et à la satisfaction que les élèves doivent retirer ici et maintient de leur propre travail.

Commentaires

  1. "Les vacances, le tourisme, la retraite sont en cela les promesses les plus typiques du capitalisme, et les plus aliénantes. " 👍

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  2. En écho au dernier paragraphe... tes mots m'ont renvoyée à ce texte:

    Si je veux réussir à accompagner un être vers un but précis,
    Je dois le chercher là où il est, et commencer là, justement là.
    Celui qui ne sait pas faire cela, se trompe lui-même
    Quand il pense pouvoir aider les autres.
    Pour aider un être, je dois certainement comprendre plus que lui,
    Mais d’abord comprendre ce qu’il comprend.
    Si je n’y parviens pas, il ne sert à rien
    Que je sois plus capable et plus savant que lui.
    Si je désire avant tout montrer ce que je sais,
    C’est parce que je suis orgueilleux
    Et que je cherche à être admiré de l’autre plutôt que de l’aider.
    Tout soutien commence avec humilité
    Devant celui que je veux accompagner ;
    Et c’est pourquoi je dois comprendre qu’aider
    N’est pas vouloir maîtriser, mais vouloir servir.
    Si je n’y arrive pas,
    Je ne puis aider l’autre.

    Soren KIERKEGAARD, philosophe danois (1813-1855)

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    1. Quel texte magnifique ! Je ne le connaissais pas. Merci de le faire découvrir. Oui, c'est tout juste ce que j'essayais de dire. Pour ma part, la formule que j'emploie, Teaching at the right level, est empruntée à nos récents Prix Nobel d'économie, Esther Duflo, Abhijit Banerjee et Michael Kremer, de l’Abdul Latif Jameel Poverty Action Lab (J-PAL) spécialisé dans la lutte contre la pauvreté.

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