Les visiteurs du soir

Et puis, un soir de mai... Il retourne chez lui dans l’odeur de pluie et la nuit qui descend, et de loin il aperçoit une grosse automobile stationnée au pied de son immeuble, il reconnaît une Cadillac, et il distingue les silhouettes de deux hommes debout, tournés vers lui, qui l’attendent, et tout de suite il a peur. Ses jambes se mettent à trembler, il se dit qu’il va mourir et que peut-être il devra souffrir avant, si bien qu’il songe à s’enfuir, à s’en retourner vers le bistrot, à crier en courant pour demander secours, mais il sait que ce serait inutile, la place où se trouve le bistrot est maintenant déserte et d’ailleurs il n’aurait pas le temps de l’atteindre, à peine ferait-il mine de rebrousser chemin que les deux hommes remonteraient dans la voiture et celle-ci démarrerait en trombe, cinglerait vers lui, les phares allumés dans la nuit violette, alors il se dit qu’au contraire il doit garder son calme. Il continue d’avancer au même rythme, en essayant de ne pas trop regarder les hommes dont les silhouettes grossissent, tout deux en chemises blanches, le col ouvert et les manches retroussées, ils fument des cigarettes et sourient, et le vieux bouquiniste essaie de sourire lui aussi, au fur et à mesure qu’il s’approche il les regarde mieux, jusqu’à ce que les visiteurs se trouvent à portée de voix, presque à portée de main. Il reconnaît maintenant la marque des cigarettes qu'ils fument. L’un d’eux parle en premier, avec un fort accent américain, il dit:
- Vous êtes monsieur Venturi? Bruno Venturi, le bouquiniste?
Et comme celui-ci acquiesce d’un hochement de tête, le même visiteur ajoute:
- Nous venons de loin. Nous ne pensions pas arriver si tard mais nous sommes à la recherche d’un livre. Pourrions-nous monter avec vous?
Et le bouquiniste sourit encore, du sourire triste et enfantin d'un vieil homme qui a peur. Et il montre ses clés.

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