L'infermiera del convento

Les voici chez le bouquiniste, debout tous les trois au milieu des étagères. Le second visiteur annonce que le petit livre qu'ils recherchent est paru en italien, en 1964. Il s'intitule L'infermiera del convento et est signé Octave Morin.
- Avez-vous ce livre? Nous pensons que oui.
Le bouquiniste hésite, il se pince une lèvre.
- Vous savez, beaucoup de ces modestes publications sont répertoriées sur des catalogues numériques que je peux consulter, mais d'autres ne le sont pas. L'auteur m'est inconnu, probablement un pseudonyme. Je l'ai peut-être lu, il est peut-être ici, perdu parmi les autres. Ce titre me dit quelque chose. Comme un rêve que j'aurais fait. Avez-vous une idée de ce qui s'y raconte?
Alors, le premier visiteur (il est plus grand, plus fort, avec un visage plus débonnaire) tire à lui une chaise et s'assied, les genoux écartés. Il raconte précautionneusement, en choisissant ses mots, tandis que les deux autres restent debout devant lui et l'écoutent:

- Pour ce que j'ai compris, nous sommes à Rome, en 1943, dans la confusion et la violence qui précèdent la capitulation de Pietro Badoglio et l’arrivée de nos troupes. Un officier allemand, mortellement blessé, est recueilli dans un couvent. Une infirmière le soigne. Elle prétend être suisse, membre volontaire de la Croix-Rouge suédoise, mais devons-nous la croire? Dans son délire, l’officier raconte qu’il a confié à un prêtre un carnet où se trouvent indiqués des noms, des dates, des sommes d’argent, des circonstances précises, pour qu’il le cache dans le tabernacle d’une chapelle. Mais que, depuis, il a appris que ce prêtre était mort, probablement exécuté par un réseau de partisans communistes, et que lui-même veut récupérer le carnet qui lui servira de sauf-conduit pour s'enfuir d'ici et retourner à Hambourg où sa famille l’attend. Mais Hambourg est alors sous les bombes et que reste-t-il de sa famille? L’infirmière ne doute pas qu’avec ou sans ce carnet dans la poche de sa vareuse, l’officier mourra bientôt de ses blessures qu'elle soigne avec du linge mouillé. Elle est jeune et belle. Libre. Intrigante. Ambitieuse. La nuit elle se penche vers lui pour éponger son front. Éhontément, elle use de ses charmes pour convaincre l’officier de lui livrer le nom de la chapelle dans laquelle le carnet est caché, en promettant de le lui rapporter aussitôt et de s'enfuir avec lui. Et l’officier accepte, puis inévitablement il décède dans ses bras, puis Rome est libérée, et il faudra un an et demi encore pour que la guerre se termine. Enfin, un épilogue montre la même personne en 1955, conduisant une voiture décapotable dans les rues de la Ville éternelle. Il fait soleil. Elle porte des lunettes noires et un long foulard rouge. Elle se rend au Vatican. La voici maintenant qui marche à grands pas, aussi grands que permet l'étroitesse de sa jupe, en martelant le sol de ses hauts talons, dans des couloirs où les portes s'ouvrent à deux battants devant elle. Jusqu'à l'entrée d'un bureau où un prélat, qui paraît de haut rang, se lève de sa chaise et vient à sa rencontre pour lui baiser la main: "Contessa, à quoi devons-nous le plaisir de vous voir?"

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