Où sont les Alyscamps

Quand j’ai rencontré Lucien, ses difficultés respiratoires avaient pris le dessus. Il leur résistait, mais cette résistance l’épuisait. Je lui fis ma première visite à la fin d’un été dont il avait pensé ne pas venir à bout. Il comptait à présent sur le peu de fraîcheur qui tardait à venir. La nuit surtout, il lui fallait se lever et marcher lentement, traînant le pied et toussant, comme un spectre. Il montait sur les toits en terrasses du bâtiment où se trouvait le petit appartement qu’il habitait. Une construction de béton brut, signée par l’un des noms les plus prestigieux de l’architecture contemporaine, que la commune réservait aux ouvriers et aux artistes. Une pièce lui servait d'atelier, mais il y avait plusieurs années déjà qu'il ne peignait plus. Il circulait de l’un à l’autre de ces jardins, les pieds nus, entre les roseaux plantés dans des bacs, glissant le long de baies restées ouvertes. Sur des matelas posés à même le sol dormaient de petits groupes de parents et d'enfants réunis. Il ne manquait pas d’adresser un signe de la main à ceux qu’il réveillait et qui se rendormaient aussitôt qu’ils l’avaient reconnu, un sourire aux lèvres. Il parvenait ainsi à la proue du navire architectural depuis laquelle il pouvait voir luire le fleuve où glissaient des barques à voiles latines et ployer sous la lune les roseaux qui le bordent. Et là, enfin, il allumait une cigarette.

Commentaires

  1. Magnifique. Les notes d'un rêve enchanté ?

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  2. Ho... je reviens dans mon salon... en quelques lignes je suis parties loin... très loin... la brise, les odeurs, la lumière, les bruissements... la fumée de cigarette...
    Merci pour ce moment hors du temps et de l'espace...

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  3. Condensation du rêve: Lucien est le prénom de mon grand-père maternel qui fumait des Gauloises sans filtre, ce qui ne l’a pas empêché de mourir d’un diabète dont j’ai hérité. Mais il était maréchal-ferrant, pas peintre. Le peintre habitant dans un logement social vient probablement de la figure d’Alfred Angeletti chez lequel mon ami Denis Castellas m’a permis de faire avec lui une (et une seule) visite il y a une cinquantaine d’années maintenant. Arles est une ville que nous avons aimée pour beaucoup de raisons, et à laquelle s’attache l’un des plus beaux poèmes qu’on puisse lire dans notre langue, de Paul-Jean Toulet (voir Catalogue).

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  4. Réponses
    1. Oui, encore que j'aie le souvenir d'une résidence de taille plus modeste, que j'ai vu un jour à la télé, signée d'un grand architecte, commandée par une ville pour y offrir des logements sociaux, que j'avais située à Arles mais dont je n'ai jamais retrouvé la trace. La voile latine, des barques qu'on voit à Arles, est la marque de la balancelle à bord de laquelle ma grand-mère paternelle a fait la traversée de Salerno à Alger. Et j'avais en tête ce bout de phrase qui dit "aller au bout de son désir" dont on se demande quelquefois ce qu'elle peut bien signifier et qui là, dans ce "rêve", ou cette construction fantasmatique, m'apparaissait claire. Lucien, très précisément, va ici au bout de son désir.

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