Un bouquiniste

Il est vieux et le dernier habitant d’un immeuble étroit et haut de cinq étages, isolé derrière une gare de triage, à l’écart de la ville. Il y occupe seul un appartement assez grand pour une famille mais encombré de livres au point qu’il lui est difficile d’y circuler. Tous des romans d’aventure aux couvertures peintes d’images grossières, de scènes d’attaques et d’enlèvements, de masques, de luttes, de poursuites en voiture, de baisers, d'assassinats au poignard, de coups de feu échangés, de tortures, d’aveux, du casino de Monte-Carlo éclairé dans la nuit, de barques glissant dans l’obscurité d’un port entre les coques des hauts navires amarrés. Des livres de poche, des fascicules et des journaux de tous formats, imprimés sur du mauvais papier, dont beaucoup se déchirent, se défont et que, dans ce cas, les mains expertes du vieux bouquiniste glissent dans des enveloppes de plastique transparent, et dont, à leurs titres, on voit qu’ils sont écrits dans plusieurs langues européennes, et même en russe, en arabe, en chinois, en hindi.

Comment se passent ses journées ? En se dirigeant vers la ville le long de la voie ferrée, il rencontre le premier bistrot à quelques centaines de mètres de son immeuble. Il s’y rend à pied chaque jour pour déjeuner, puis il rentre par le même chemin rectiligne, et il y retourne le soir. Mais le soir aucun repas n’y est servi, alors il boit quelques verres au comptoir en attendant la fermeture au milieu des autres, puis il se sépare du petit groupe devant la porte, sous l’enseigne qui s’éteint, et il rentre chez lui pour dîner d’une poêlée de légumes et d’une boîte de conserve, parfois seulement de café et de pain. Près du bistrot, un bureau de poste où il retire et dépose les paquets de livres qu’il a achetés et vendus par correspondance. Jamais rien de très volumineux, et ce n’est pas tous les jours. Et une épicerie qui lui fournit les denrées indispensables pour ses repas en solitaire. Trois ou quatre fois par an un voyage en train vers une ville où s'échangent des livres, de vieux disques vinyle et des timbres sur la place du marché, sous des bâches qui abritent les étals du soleil ou de la pluie selon les saisons, une seule de ces villes assez lointaine pour qu’il doive y dormir une nuit, dans un hôtel près de la gare, et c’est à peu près tout.

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