Le pré en pente (1)

Le pré en pente jouxte le hameau. Il descend vers la rivière. On y trouve des pommiers mal entretenus et quelquefois une corde à linge. Dans le passé, on y faisait paître des moutons, mais ce n'est plus le cas aujourd'hui.

Le pré penche vers le grondement de la rivière et son obscurité. Le hameau se trouve assez haut dans la montagne, dominé par des sommets dont il arrive qu’on les voie saupoudrés de neige en plein été. J'essaie de dire la place que le pré occupe dans la géographie du hameau et dans la vie de ses habitants. Encore qu'il ne s'agisse pas seulement de ceux, très peu nombreux, qui l'habitent tout au long de l'année, mais aussi bien des enfants, petits-enfants, amis qui s'y retrouvent aux vacances.

J'essaie surtout de dire quelle place il occupe dans ma propre rêverie. Car je ne suis pas certain de connaître ce pré. Je ne me souviens pas de l'avoir jamais rencontré dans la réalité de ma vie. Ce qui signifie que je ne sais pas non plus le nom du hameau, ni au juste dans quel pays il se trouve, ou quelle région de France. Je me souviens d'un film qu'il m'est arrivé de voir à la télévision, où figurent le hameau et le pré mais pas les sommets enneigés. J'en parlerai plus loin.

Le pré en pente trouve sa fonction à l'occasion des banquets et des fêtes. Les uns ni les autres ne se déroulent sur le pré lui-même mais sur une manière d'esplanade qui ouvre le hameau sur la campagne, et d'abord sur le pré. Banquets et fêtes sont deux concepts très différents. Les banquets ont lieu à midi, même s'ils peuvent se prolonger jusqu'au soir, et ils s'organisent trois ou quatre fois dans l'année, à l'initiative des habitants. Une communion, un mariage, le retour d'un voyage lointain, la guérison d'une maladie, la bonne fortune professionnelle d'une fille ou d'un fils parmi ceux dont les parents ou les grands-parents continuent de vivre ici, la simple idée de partager la charcuterie et l'eau-de-vie vipérine qu'on conservait depuis l'hiver, donnent prétexte à un banquet. D'une grange, on sort planches et tréteaux, et les tables ainsi dressées se couvrent de victuailles la matinée durant, et il peut arriver que, vers la fin du repas, quand le soleil décline, un accordéoniste s'asseye au bout d'un banc, étire sa musique, si bien que des couples se lèvent pour danser, mais cela reste marginal, allusif. Tandis que les fêtes, elles, ont lieu une seule fois par an, le soir du 15 août, et cette fois, plutôt que la nourriture, ce sont la musique et la danse, ainsi que le vin bien sûr, qui sont au premier plan.

Et le pré en pente dans tout cela ? Il est le lieu où on s’éloigne, où, pour un moment au moins, seul ou pas seul, on s’écarte de l’assemblée.

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