Le pré en pente (2)

On sait comme sont les choses. Durant les après-midis de banquets, elles se déroulent au ralenti, dans la douceur et la simplicité. Le moment vient, quand le repas se termine, où deux personnes tournent le dos aux tables et vont s’asseoir côte à côte sur le pré. Elles contemplent la rivière et, derrière elle, la vallée. Il peut s’agir de deux enfants ou de très jeunes gens qui sourient quand ils se voient. Il peut s’agir de deux adultes qui se connaissent depuis toujours mais que la vie a entraînés sur des voies différentes, qui sont mariés, parents peut-être, chacun de son côté, et qui irrésistiblement, aux yeux de tous, se rapprochent comme feraient de fiers chevaux, comme des caravelles sur la mer, comme des cygnes

Il convient de prévenir un contresens. Les personnes dont il s'agit se rencontrent dans un paysage montagnard, vêtues de toile et de corde. Pour autant nous ne devons pas imaginer qu'elles seraient pauvres ni peu instruites. Parmi les grands-parents, ceux qui sont nés ici ont fait carrière dans les grandes villes. Maintenant qu'ils ont pris leur retraite, ils reviennent habiter au hameau quelques mois par an, entre mai et septembre, pour jouer aux boules et s'occuper du jardin. Quant à leurs propres enfants, ils sont presque tous chercheurs, alpinistes, astronautes, cinéastes, directeurs de crèches coopératives. Ils courent le monde, ils élaborent des modèles mathématiques, ils font autorité en matière d'intelligence artificielle. Qui plus est, les filles parmi eux n’ont pas des vies professionnelles moins accomplies que les garçons.

Il dit : "Mais enfin, je n’ai jamais compris quel stratagème il avait employé ?" Elle répond : "Je croyais que tout le monde ici connaissait l’histoire. Il m’a emmenée au sommet du Mont-Blanc. Il venait d’obtenir son titre de guide, et il devait accompagner un groupe de trois hommes, un père, son fils et l’ami de ce fils. J’ai reçu l’invitation par courrier électronique, ainsi que la liste des vêtements que je devais emporter, et je les ai rejoints à Chamonix. Pendant tout le temps qu’à duré la course, j’étais transparente. Il ne me voyait pas. Puis, au retour, quand les clients nous ont quittés, il nous restait une soirée à passer à la station. J’étais épuisée et très fière de mon exploit. Nous avons dîné dans un hôtel confortable et, cette fois, nous avons ri et nous avons bu. Après quoi, pas question de se dérober. Le tour était joué. Nous avons dormi dans la même chambre et, bien sûr, dans le même lit."

Il dit : "Yeats, William Buttler Yeats, le grand poète irlandais, a écrit un poème de huit vers seulement qui me fascine. Il y est question des Rois Mages. Il dit qu'il peut les voir in the mind's eye, avec l'œil de l'esprit, comme de pâles voyageurs qui Appear and disappear in the blue depths of the sky. Il parle de leurs vieux visages, ancient faces like rain-beaten stones, comme des pierres rongées de pluie. Et il ajoute étrangement que ceux-ci sont insatisfaits de l'agitation du Calvaire, mais que, dans cette insatisfaction, ils souhaitent rencontrer encore, toujours à nouveau, The uncontrollable mystery on the bestial floor, que Yves Bonnefoy traduit par Le mystère que rien ne dompte, à même le sol dans l'étable."

Il se tait. Ils se taisent tout deux, ils semblent émus. Puis la jeune femme l'interroge: "C'est très beau. Mais je ne suis pas sûre de bien comprendre. Que veux-tu dire?" Il répond: "Je ne sais pas, peut-être seulement que la fin est contenue dans le début, la mort dans la naissance, mais aussi que l'une n'abolit pas l'autre, et cela non seulement pour l'humanité toute entière comme espèce vivante, mais pour chaque être en particulier. Nous gardons notre enfance. Chacun de nous a gardé son enfance à l'intérieur de lui, et à chaque moment nous pouvons demander conseil à l'enfant que nous avons été. Nous pouvons nous fier à lui. Nous laisser guider par lui. Car il porte en lui, à jamais, the uncontrollable mystery, le mystère que rien ne dompte."

Alors ils se taisent de nouveau. Des larmes coulent de leurs yeux, et leurs mains qui se touchaient dans l'herbe maintenant s'étreignent.

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