Le pré en pente (3)

Le film auquel je songe a pour titre Vingt et une nuits avec Pattie. Il a été réalisé par les frères Arnaud et Jean-Marie Larrieu, et date de 2015. Nous l’avons vu à la télévision, je ne saurais dire précisément en quelle année. Avant cela nous avions vu L’amour est un crime parfait, des mêmes réalisateurs, qui date de 2014. Ma femme l’avait beaucoup aimé. J’y avais vu, quant à moi, un thriller à la française, bien construit et remarquablement interprété, en particulier par Mathieu Amalric et Maïwen Le Besco. Mais je trouvais le travail peut-être un peu trop parfait, tandis que les Vingt et une nuits avec Pattie nous est apparu merveilleusement loufoque.

L’action se passe en plein été, dans la Montagne Noire (Aube), il y est question d’un cadavre qui disparaît, on y boit du vin rouge et le personnage de Pattie, interprété par Karine Viard, y parle beaucoup de sexe. Le pré en pente y figure tout à la fin, si mon souvenir est exact, à l’occasion du bal donné le soir du 15 août. Pour cette occasion unique dans l’année, un groupe de musiciens vient de l’extérieur. Ils transportent d’énormes enceintes sur un pick up qui brinquebale sur le chemin caillouteux qui conduit au hameau. Les habitants s'offrent un vrai bal et, à la différence de ce qui se passe pour les banquets, où l’on reste entre soi, cette fois des personnes de tous âges accourent des hameaux et des villages alentour.

Le point important dans mon souvenir, ou plutôt dans la rêverie que le film m’inspire, est que l'orchestre fait un vacarme épouvantable, que les stridences des guitares résonnent dans toute la vallée, jusqu’au sommet des montagnes, et que, parmi ceux qui participent à la fête, il s'en trouve qui boivent trop, si bien que les joyeusetés finissent pour eux en cris et en larmes.

On voit ainsi des hommes qui s’écartent de la musique tonitruante et des rires. Ils s'enfoncent dans l’obscurité du pré en pente, où la sueur les inonde, où la respiration leur manque, où ils sentent battre leurs tempes et où ils finissent par pleurer et vomir au pied des arbres, le corps plié en deux, une seule main au-dessus de leur tête, agrippée au tronc.

Le film est lumineux et soudain, à la fin, il bascule dans ce trou d'obscurité, dans ce vide, où le bruit de la rivière reprend ses droits sans qu'on puisse en voir mieux que des scintillements, comme ceux des lucioles.

Francis Ponge a écrit sur le pré. Le sien est plat et il n'existe (ne se produit, ne s'exprime) qu'à la pleine lumière du jour. Cela ne signifie pas pour autant que le parti pris de l'auteur soit celui du jour contre la nuit. Dans ses entretiens avec Philippe Sollers (1970), il déclare : "Je poursuivais une jeune fille, d’ailleurs celle qui est devenue ma femme, ou plutôt je cherchais à l’arracher à ses parents." Et il ajoute : "Voilà qui est une figure aussi du point de vue littéraire, puisque la beauté adolescente, n'est-ce pas, doit être arrachée à sa famille ancienne, à la rhétorique ancienne. C'est l'histoire de Roméo qui va chercher Juliette dans le palais des Capulet. 'Sombres comme nous sommes, dit-il à ses compagnons, et pour aller ravir Juliette à la vieille rhétorique, à ses vieux parents, eh bien, sombres comme nous sommes, disent-ils en entrant dans la fête nocturne, c'est nous, avec des torches, c'est nous qui porterons la lumière".

Commentaires

Articles les plus consultés