Le pré en pente (5)

L’habitude se prend d’une sortie le matin, avec un filet pour faire des courses, et d’une sortie le soir, à la tombée de la nuit ou à la nuit tombée, pour voir les rues se vider et les boutiques s’éteindre et se fermer. Aujourd’hui il a plu et cette pluie avait un petit parfum de neige. Il ne pleuvait plus quand je suis sorti mais les rues étaient encore un peu mouillées. Et cela suffit. Deux jeunes gens sont venus emporter une partie de mes livres, du coup ceux qui restent sont mieux distincts et Mercier et Camier m’est revenu entre les mains. Jean-Luc Godard dit, Le cinéma fabrique des souvenirs tandis que la télévision fabrique de l’oubli. Les souvenirs sont faits d’images qu’on tente de raccorder de manière plus ou moins habile, raconter une histoire consiste à raccorder tant bien que mal deux ou trois images importantes, mais en plus de cela il faut garder le rythme. La musique y aide, écoutée très bas dans notre cuisine, avec l’odeur du fenouil ou du poireau qui bouillent doucement dans la casserole. Mercier et Camier sont deux indispensables compagnons quand il s’agit de sortir dans les rues à la rencontre de l’obscurité. Il y avait des bals où l’on dansait dans la lumière et il y avait la rue. À un moment deux hommes sortaient du bal, ils allaient se battre dans l’obscurité de la rue déserte où filtrait la lumière du bal par une porte étroite restée ouverte et où résonnait la musique. Pas plus d’histoire, les étoiles au ciel, la lueur des couteaux, le parfum du sang et, en arriére-plan, la musique et les rires.

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