Leçons de nuit (7) - Des deux rivages

LUI - Le dimanche il arrivait que vous recherchiez une jeune fille sur la route des plages.

ELLE - C’était l’été.

LUI - L’été n’était jamais comme ces dimanches.

ELLE - Jamais autant de vide.

LUI - Jamais autant de ciel totalement pur, la mer bossue qui se voyait du haut de la corniche, emplissant tout le cadre.

ELLE - Graminées et cactus frémissaient dans le vent.

LUI - Elle avait dit, Dimanche non, c’est impossible, je vais à la plage.

LE TÉMOIN - Vous aviez imaginé le cinéma. L'ombre, la fraîcheur auprès d’elle. Sa robe, son profil pointé devant les chevaux qui galopent, les hautes silhouettes d’acteurs hollywoodiens. Et d’abord vous aviez décidé que vous n’y songeriez plus. Mais l’idée ne vous avait pas quitté et, au milieu de la matinée du dimanche, vous aviez pris l'autobus qui parcourt la route des plages.

ELLE - Vous étiez descendu à l’arrêt de chaque plage. Vous aviez scruté le sable éblouissant depuis la route, l’écume des vagues devant lesquelles s’avançaient en riant et criant, les deux bras écartés, des corps presque nus dont l’un pouvait être le sien. Et vous étiez reparti.

LE TÉMOIN - Une plage après l'autre. Une station après l'autre. Amoureux du soleil qui ne laisse pas d'ombre. Un homme en chemise et le pantalon qui flotte sur ses cuisses trop maigres, des sandales aux pieds.

LUI - En retrait de l’une de ces plages, une guinguette de planches. Vous aviez commandé une assiette de sardines grillées et de la bière. Vous étiez seul parmi les autres qui étaient en couples ou en familles. Puis, vous étiez reparti dans la direction opposée.

ELLE - Ainsi, jusqu'au soir. Sans, bien sûr, la trouver. Peux-tu nous dire le nom de ces plages?

LUI - Leurs noms me brûlent. Ces plages ne sont pas d'un seul rivage ni d'une seule vie. Mais leur éblouissement contraste avec la nuit d'un hôpital. Celui-ci se compose de plusieurs bâtiments qui s'étagent sur une colline. Le sol des rues qui serpentent entre ces bâtiments est peint par endroits. Des ambulances y circulent parfois à vive allure. Des hélicoptères le survolent. Mais à ce moment du début de la nuit, les bruits ont cessé. L'homme est seul. Il descend par des raccourcis en escaliers. Pas à pas, il recompose dans sa mémoire les vers d'un poème de Yeats, qui parle d'une pity beyond all telling, des vents froids et humides qui soufflent, cold wet winds ever blowing, et surtout du sombre bois de noisetiers, the shadowy hazel grove, où les pluies souris-grises ruissellent, Where mouse-grey waters are flowing. Et il pleure.

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