Leçons de nuit (3) - Une fête foraine

LUI - Des années passèrent, disons six ou sept, à présent j’étais élève au conservatoire et je participais à la classe d’orchestre. Mais j’étais étourdi. L’esprit ailleurs. De grands miroirs figuraient dans les escaliers de la Villa Paradiso, et bien sûr quand je passais devant je savais que c’était moi, mais ce reflet ne me retenait pas, il ne me disait rien, tandis que j’écoutais avec curiosité la musique que nous jouions la soir, à la classe d’orchestre. Nous étions nombreux et je n’étais pas assis au premier rang, loin de là. Le violon à la main, j'effleurais à peine mon archet sur les cordes, de crainte que mes notes soient fausses. J’écoutais plutôt que je jouais avec les autres. Et la musique que j’entendais m’évoquait une fête foraine, non pas quand la fête bat son plein, avec ses acrobaties de lumières, de métal coloré et de cris, mais plutôt quand le public en est reparti, que les manèges sont arrêtés, que les lumières s’éteignent.

ELLE - Je me souviens de cette ville dans la montagne que traversait une rivière. Nous l’entendions la nuit. La force du courant. Le grondement comme d’un tonnerre qui ne cessait pas.

LUI - Monsieur Flamino est le propriétaire de la grande baraque où les silhouettes encapuchonnées, tendant leurs mains dans la lumière, viennent acheter des gaufres, des crêpes, des barbes à papa et toutes sortes de confiseries. À cette heure du soir il se fait servir son dîner sur une table pliante. Il s’y assied seul. Il boit son vin du Rhin, il mange son plat de viande de cerf qui a cuit trop longtemps, avec des pommes de terre, du pain qu'il trempe et de gros cornichons, et tout à loisir il songe à son fils aîné, Roberto (c'est son nom). Celui-ci a fait de la prison. À présent il voyage sur une péniche, avec sa femme qui est blonde, leur enfant qui est blond aussi, et une ménagerie formée d’un singe, un chien et un ours. Le soir la péniche s'arrête. La petite famille descend sur le quai. Roberto est assis sur une chaise pliante. Il joue tour à tour de la guitare et de l'accordéon. Les animaux dansent devant lui si bien que les villageois déposent quelques sous dans la casquette que leur présente la jeune femme attifée de volants et de dentelles, qui virevolte et danse, elle aussi, en s'accompagnant d'un tambourin.

ELLE - Mais plus tard encore il arrive que les petites personnes encapuchonnées reviennent de la ville vers la fête foraine. C'est l'heure de la veillée, les fenêtres dans les rues une à une s'éteignent, et trois petites personnes encapuchonnées marchent sur un rang. Il fait froid. Des nuages de buée blanche se forment devant leurs visages penchés. Celle du milieu tient de sa main gauche la main droite de la personne qui est à sa droite, et de sa main droite la main gauche de la personne qui est à sa gauche. Elles forment une chaîne et avancent ainsi, du même pas, la tête baissée, leurs pieds dans des bottes.

LUI - Et la petite personne du milieu dit, Quand j'étais enfant, Monsieur Flamino me faisait peur. On racontait qu'à chacun de ses passages dans notre ville, un enfant disparaissait, qu'il avait enlevé et qu'il emmenait avec sa famille sur les routes, et qu'on ne revoyait jamais, ou qu'on ne reconnaissait pas, tant il avait changé, quand il revenait enfin. Mais à présent je sais que Monsieur Flamino est, tout au contraire, le plus gentil des hommes. Il n'a jamais enlevé aucun enfant, bien sûr, c'est au contraire son fils qui est parti, non pas sur les routes mais sur les canaux et les fleuves. Et Monsieur Flamino pense à lui.

ELLE - Et la seconde des petites personnes ajoute, Monsieur Flamino m'a dit que, l'année prochaine, quand il reviendra, je serai assez grand.e pour confectionner des gaufres et les vendre dans sa baraque.

LUI - Et la troisième petite personne ajoute, Il m'a dit que je serai assez joli.e pour vendre des tickets au pied de la grande roue.

ELLE - Et la première petite personne ajoute, Il m'a dit que je serai assez fort.e pour porter des pancartes publicitaires, sur le dos et sur le ventre.

LE TÉMOIN - Et on voit les trois petites personnes qui se déplacent dans la nuit, sans jamais se lâcher, entre les baraques qui sont maintenant toutes éteintes. Comme des fantômes.

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