Leçons de nuit (5) - À la plage

LUI - L’après-midi fut étrange. Il ne se passa à peu près rien, pourtant le peu qui advint, je m'en souviens encore. Nous nous retrouvâmes à la plage.

ELLE - À présent il pleuvait de manière lente et régulière, si bien que sur la plage il n’y avait que vous.

LE TÉMOIN - Mais, quand tu es arrivé, le groupe s’était divisé.

ELLE - Les filles étaient en maillots, posées sur les galets, devant la mer, comme des mouettes. L’une parfois se levait pour aller se baigner. Elle faisait quelques brasses, efficaces, profondes, revenait sur les galets, sans sourire, ramassait sa serviette, la jetait sur ses épaules et reprenait sa place auprès de ses camarades.

LE TÉMOIN - Les garçons ne s’étaient pas dévêtus. Ils avaient trouvé refuge dans l’espace aménagé en sous-sol de l’avenue qui surplombe la plage. Des tables de ping-pong y étaient déployées, et ils disputaient une manière de tournoi. Ils couraient, sautaient, haletaient sans échanger trois paroles.

LUI - Le matin, à la piscine, garçons et filles ne formaient qu’un seul groupe. Cette fois ils étaient séparés. Je ne savais pas pourquoi. Je n'étais pas assez aveugle pour ne pas le remarquer. Pourtant je n’ai pas posé de question, de crainte sans doute de paraître stupide. Ou parce que je ne voulais pas savoir.

ELLE - Une fille pleurait. Il se trouve qu'une jeune fille pleurait. Elle vous tournait le dos, et ses cinq ou six camarades étaient assemblées autour d’elle comme des mouettes eussent entouré l'une de leurs congénères blessée.

LUI - Isabelle était la plus jolie fille du groupe, et la plus athlétique. De la même manière que Bernard était le plus beau garçon. Puissant, dédaigneux, silencieux, infidèle. Sans doute avais-je remarqué cette beauté de nos deux camarades. Mais je ne m’étais senti concerné, à titre personnel, par la beauté de l'une ni par celle de l'autre. Ou pas davantage. Et, avec cela, je ne m'étais pas aperçu qu’Isabelle était amoureuse de Bernard.

ELLE - Tu ne voyais rien, tu n'entendais rien. Cela, ce genre de choses, ne t'intéressait pas.

LUI - Il a fallu que nous quittions le groupe, Georges et moi. Que nous remontions à pied vers les quartiers supérieurs de la ville.

ELLE - Vous preniez de l'altitude. Dans une rue déserte, tu pourrais dire laquelle, tu la revois encore, le soleil pointait de nouveau dans l’air humide, et il t'a raconté l'histoire.

LE TÉMOIN - Il la tenait de son cousin Antoine.

LUI - Isabelle était amoureuse de Bernard depuis bien avant les vacances d'été, tout le monde le savait, elle ne le cachait pas, et elle ne comprenait pas qu'il la dédaignât au profit de beaucoup d'autres qui faisaient le siège autour de lui, attendant d'être choisies, chacune à son tour. Et puis, au milieu de l'été, dans des circonstances inattendues, elle avait cru le conquérir. Et, à présent, Isabelle était enceinte. Et, bien sûr, il n'était pas question qu'elle garde l'enfant.

ELLE - Un accord avait été trouvé le jour même entre les deux familles. D'ordre strictement pécuniaire. Si bien que Bernard se sentait quitte, comme vous aviez pu le constater depuis le matin. Il s'était montré intéressé par l'entraînement de natation, puis par le tournoi de ping-pong, surtout par la compagnie des autres garçons. Tandis qu'il était convenu qu’Isabelle, dans les tout prochains jours, prendrait l'avion pour Londres ou pour la Suisse.

LUI - Et j’avais écouté cela, étonné et honteux de ne pas l’avoir deviné tout seul. Car, en m’approchant au moins une fois de l’eau, j’avais remarqué qu’Isabelle pleurait, et j’avais fait comme si je ne le voyais pas, comme si cela ne me regardait pas, et je l’avais oublié.

ELLE - Georges t'avait parlé avec calme et sérieux, comme un adulte se serait adressé à un autre adulte, et tu l’avais écouté comme un enfant que ces choses-là n’auraient pas concerné, comme si tu découvrais un monde qui n’était pas le tien et auquel tu n'étais pas certain de vouloir appartenir. Le mot innocence vient à l’esprit, mais je ne crois pas que ce soit d’innocence qu’il s’agissait ici. Georges était un adulte ou devenait un adulte, tandis que toi, tu ne le serais jamais, tu refusais de l'être. Pour le dire tout net, tu n'es jamais entré dans la compagnie.

LE TÉMOIN - C’était comme s’il ne voulait pas être avec les autres. Comme s’il ne pouvait pas ou ne voulait pas leur ressembler. Mais, en même temps, il avait fallu cette circonstance pour qu’il le découvre et l'admette.

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