Aragon: Poésie et chanson

On parle beaucoup, en France, de la fracture entre le peuple et les élites. Si, pour comprendre ce phénomène, on en cherche une illustration précise, qui ne soit pas a priori d'ordre politique, il suffit de regarder du côté de la poésie. Et plus particulièrement du côté d'Aragon. 

Celui-ci a été, avec Jacques Prévert, le dernier poète français réellement populaire. Or, la voie qu'il choisit en matière de poésie est très différente, voire carrément opposée à celle des autres. Si bien qu'il devient un sujet de moqueries de la part de poètes aussi différents entre eux que puissent l'être, par exemple, Francis Ponge, Jacques Dupin, ou Jacques Roubaud. Et la critique universitaire pour l'essentiel l'ignore.

Or, en quoi consiste sa manière? On peut la caractériser par un double choix formel et thématique.

La poésie d'Aragon a été rendue immensément populaire par la chanson. Par les adaptations qu'en ont donné successivement Georges Brassens, Léo Ferré et Jean Ferrat. Et pour que cela ait été possible, il fallait que les poèmes soient écrits en vers réguliers, comme n'écrivaient plus les autres poètes de son temps.

Cette poésie se caractérise en outre par l'importance accordée au thème de l'amour. Thème dont on ne voit pas non plus qu'il ait beaucoup intéressé les autres poètes de la seconde moitié du vingtième siècle français. 

La question qui se pose alors est celle peut-être de savoir si la poésie entretient avec la forme régulière et avec le thème de l'amour un rapport que nous qualifierons de nécessaire ou plutôt de contingent. Et la première remarque que l'on puisse faire à ce propos est que, de fait, à travers les siècles et à travers les continents, la poésie s'est écrite de préférence en vers réguliers (de quelques différentes façons que se définisse cette régularité), et qu'elle a accordé une place centrale au thème de l'amour.

Mais, dans ce cas, qu'est-ce que la forme régulière et le thème de l'amour ont donc à faire ensemble? Autrement dit, de nouveau, le rapport qui se noue entre eux, et qui s'observe à travers les siècles et les continents, est-il lui-même nécessaire ou contingent?

Il semble possible de répondre à cette question en observant que la forme régulière permet une appropriation plus personnelle et plus intime de la part de la lectrice ou du lecteur. Elle donne lieu, en effet, à la fois à la diction orale et à la mémorisation. La poésie de forme régulière suppose la voix et passe donc par le corps. Le poème est fait pour être dit, et cette diction constitue une performance qu'il appartient au lecteur ou à la lectrice de fournir, et qu'il ou elle réalisera avec plus ou moins de cœur et de talent. Et elle favorise la mémorisation qui est une autre forme d'accaparement du texte, dont ensuite on pourra oublier le nom de l'auteur. Le poème que j'ai appris par cœur, je le transporte partout et toujours avec moi, comme l'amour lui-même se transporte toujours et partout avec soi dans le beau poème de E. E. Cummings.

La poésie de forme régulière est écrite pour les autres. Non pas seulement pour montrer les qualités de l'auteur et pour que le lecteur l'admire en retour, mais pour que le lecteur en fasse résonner son corps, qu'il lui donne place dans sa mémoire au même titre qu'un évènement de sa propre vie, et pour qu'enfin il l'utilise dans ses rapports avec les autres. Tour à tour pour séduire l'être aimé et pour se plaindre de n'être pas aimé de lui, en retour, à la mesure de l'amour qu'il lui voue.

La poésie est la preuve que l'on peut et que l'on doit parler avec les mots des autres.

Qui a déclaré qu'il n'y a pas d'amour qui ne soit réciproque? Si la poésie est si peu aimée du public d'aujourd'hui, n'est-ce pas aussi que ce public, la poésie ne l'aime pas beaucoup? À moins que la poésie ne soit déjà plus là où on le dit, à moins que la chanson ait déjà pris sa place en apprenant à se passer d'elle.

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