Boulevard Victor Hugo

Le boulevard Victor Hugo est large et droit, bordé de belles maisons, certaines précédées de jardins, sans presque aucun commerce, et hier soir, alors que j'en avais le plus besoin, je l'ai trouvé dans un état de grâce surnaturelle. Il semblait que le jour ne devait plus finir, en même temps qu'il pleuvait sous les arbres, juste assez pour qu'il ne soit pas ridicule que je relève le capuchon de mon imperméable par-dessus mon bonnet, et les passants d'ailleurs étaient très peu nombreux. Certains portaient des masques blancs, nous nous regardions de loin, infléchissant nos trajectoires de manière à ne pas nous croiser à moins d'un mètre ou deux, comme il est préconisé de faire en cette période de confinement. Nous demeurions ainsi, les uns pour les autres, des ombres douces et mouvantes, des silhouettes indécises, avec juste parfois l'éclair d'un regard, d'un sourire échangé. J’avais passé la plus grande partie de la journée à faire les cent pas dans notre petit appartement, le téléphone dans la poche ou posé sur la console de l’entrée, souhaitant et craignant à chaque instant qu’il ne sonne et me livre, tout à coup, comme il fait deux ou trois fois par jour, la voix de ma femme qui souffre dans sa chambre d’hôpital où il m’est interdit de la rejoindre, celle-ci me devenant alors soudain proche au point que je crois la toucher. Le matin, au réveil, j’avais lu une lettre que David Hockney adresse à sa compatriote Ruth Mackenzie, directrice artistique du Théâtre du Châtelet, qui commence par ces mots “Nous sommes actuellement en Normandie…”, et sans doute l’idée du peintre avait-elle continué de flotter dans mon esprit, car je me demandais comment celui-ci aurait représenté l’espace du boulevard dans lequel je m’avançais.

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