Claudel | Jeunesse



Ce jeune homme, qu'il est beau
Le voici qui part au galop !

À travers la vie, en avant !
Dans le soleil et dans le vent !

À travers le grand monde vide
En avant à toutes brides !

Sous les sabots de son cheval
Tourbillonnent les pétales ! 

Ça fait comme de la neige !
Il s'arrête. Où suis-je, où vais-je ?

Mais alors il entend rire 

Un rire de femme léger
À travers les fleurs du pêcher ! 

D'après Li Taï Pé.

Petits poèmes d’après le chinois (1939)
Dans Paul Claudel, Œuvre poétique, éd. Jacques Petit. Bib. de La Pléiade, 1967, p. 944-945.

Commentaires

Je doute que ce poème ait jamais figuré dans aucune anthologie destinée à la jeunesse. En plus qu’il soit de Paul Claudel, en plus qu’il soit traduit (ou plutôt adapté) du chinois, en plus que le texte en soit tellement clair qu’il puisse se proposer au Niveau 2 de notre catalogue, ce qui signifie qu’on le fera tourner avec des enfants, en plus qu’il y soit question d’aventure et d’amour… Allons, avec cela peut-être, je peux dire: "Sois sage Ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille…"
MRG a dit…
Poussé par la curiosité, j'essaie de remonter à la source chinoise, et je trouve (http://www.lelivredehaiku.fr/livres/dodoitzu2.pdf) ceci:

"De même qu’il s’est inspiré des traductions de Georges Bonneau pour les dodoitzu, Paul Claudel a composé les autres poèmes d’après le chinois en s’inspirant librement des traductions de Judith Gautier,regroupées dans le Livre de Jade.
(...)
Traduction de Judith Gautier :

L’insouciant jeune homme, qui habite sur le chemin des tombes impériales, non loin du Marché d’Or de l’est,
Sort de sa demeure, au pas cadencé de son cheval blanc, sellé d’argent. Puis il le lance au galop, à travers le vent printanier.
Sous les sabots, c’est comme un éclaboussement de pétales, car les fleurs tombées forment partout un épais tapis. Il ralentit sa course, indécis... - Où irais-je ?... Où donc m’arrêter ?...
Un rire clair et léger, un rire de femme lui répond d’un bosquet voisin. Voilà qui le décide: C’est à ce cabaret qu’il s’arrêtera."

Et ce n'est pas là encore l'original, qui n'existe peut-être pas! Voir cet intéressant article sur la fille de Théophile Gautier et sur ses travaux sinophiles: Sur les sources du Livre de Jade de Judith Gautier (1845-1917) d'où je tire qu'il est vain de demander à Michel Kuttler de nous retrouver le poème original de Li Bo!

Reste donc un beau poème de... Paul Claudel :)

Dans un autre article je trouve l'anecdote qui est à l'origine des "traductions" de Judith Gautier:

"Un jour de l’année 1863, M. Clermont-Ganneau, un ami fidèle de la famille du grand poète français Théophile Gautier, rencontra sur le pavé de Paris un être extraordinaire, assez petit, avec une figure jaune assez bizarre et des yeux bridés. Ce Chinois authentique, du nom de Ting-Tun-Ling, avait été emmené en France par un missionnaire, monseigneur Callery, évêque de Macao, qui l’avait engagé pour travailler à la rédaction d’un dictionnaire français-chinois. Mais le missionnaire était mort peu après son retour en France, laissant son protégé seul et sans ressources.
Le poète Théophile Gautier, dont l’intérêt pour la Chine était très grand, s’était attendri sur le sort de ce pauvre mandarin et avait invité son ami à le lui présenter. Son intention était de rassembler les fonds nécessaires pour rapatrier le personnage, mais devant les réticences de celui-ci – Tin Tun Ling, ayant probablement été compromis dans la révolte des Taiping, risquait la peine de mort s’il retournait en Chine – l’écrivain décida de l’employer comme professeur de chinois pour ses deux filles. C’est ainsi que Tin Tun Ling devint un familier de la maison des Gautier et que Judith, la fille aînée, se lança dans l’apprentissage du chinois. Elle se rendit avec son professeur, qui lui tenait lieu également de chaperon, à la Bibliothèque nationale, rue de Richelieu, pour y fouiller les recueils de poésie dans la salle des manuscrits.
Judith traduisit des poèmes de la dynastie Tang, mais confrontée aux problèmes épineux de la traduction, elle les réécrivit en fonction de ses goûts et de son imagination, faisant œuvre ainsi de création personnelle.”

Tout ça nous fait une assez joli pièce au dossier de la traduction et à celui de la réception de la poésie chinoise en particulier (Michel K m'a fait découvrir le travail d'Antoine Berman, L'épreuve de l'étranger, sur la traduction dans l'Allemagne romantique, tu connais?).
Cela fait penser au deuxième poème de « Ballade de la jeunesse » de Li Bai (le même que cité par Claudel)
五陵年少金市东,银鞍白马度春风。
落花踏尽游何处,笑入胡姬酒肆中。
A l'est du marché doré, un jeune homme de Wuling
Cheval blanc, selle argentée, traverse le zéphyr printanier.
Les fleurs tombées toutes piétinées, vers où peut-on se balader ?
Il s'engouffre en riant dans l'estaminet d'une hétaïre barbare.

Michel K.
MRG a dit…
Une suite par Michel Kuttler sur FB:
"vous avez peut-être vu le poème de Claudel sur le site de Christian Jacomino https://christian.jacomino.org/2020/04/claudel-jeunesse.html
Je l'ai commenté par un poème de Li Bai.

五陵年少金市东,银鞍白马度春风。
落花踏尽游何处,笑入胡姬酒肆中。
A l'est du marché doré, un jeune homme de Wuling
Cheval blanc, selle argentée, traverse le zéphyr printanier.
Les fleurs tombées toutes piétinées, vers où peut-on se balader ?
Il s'engouffre en riant dans l'estaminet d'une hétaïre barbare.

Cela a occasionné une discussion avec Michel Roland-Guill sur ma traduction un peut leste de 胡姬 par « hétaïre Barbare ». Je me suis donc mis à la recherche de toutes les occurrence de cette expression dans la poésie de Li Bai et j'ai découvert, non pas une série, mais une constellation où les mots, les allusions et les sentiments se répondent et résonnent d'un poème à l'autre. Sans y participer, les mécanismes mis en œuvre peuvent faire penser à ceux de la littérature de genre. Ou du cinéma. Si tu vois une fille se doucher dans un film de Hichcock, tu as peur. Dans un porno, pas du tout.
J'ai donc eu l'idée, très peu modeste (…) d'ajouter ma pierre à l'édifice, pour que la série continue et s'internationalise. Li Bai mérite certainement le statut mythique que les traductions ont conféré à Cervantes ou Shakespeare.
Les fleurs qui se couchent au passage du train font donc écho aux fleurs piétinées, aux orchidées rompues des poèmes chinois. On peut y lire le triste destin des talents qui ne sont pas utilisées à leur juste valeur.
C'est pour vous goûtiez à la subtilité de mon clavier que j'avais promis la traduction des modèles. Je ne suis (évidemment) pas satisfait de mes traduction, mais prenons ça comme un work in progress. Je ne suis même pas sûr de pouvoir promettre de faire mieux

卷165_14 「白鼻騧」李白
  银鞍白鼻騧,绿地障泥锦。细雨春风花落时,
  挥鞭直就胡姬饮
Selle d'argent sur le cheval pie à bout de nez blanc,
Sur un monde d'émeraude, les garde-boue de brocart ;
Une pluie fine dans le vent printanier quand tombent les fleurs
Et nous cravachons jusqu'aux liqueurs de l'hétaïre barbare.

Deux poèmes d'adieu pour Pei Tunan qui rentre au Mont Song

  何处可为别,长安青绮门。
Où pourrions-nous faire nos adieux ?
Voilà déjà la porte Qingqi de Changan.
胡姬招素手,延客醉金樽。
L'hétaïre barbare nous appelle de son bras ivoirin
Pour qu'ivres voyageurs nous traînions sur ses fiasques dorées.
临当上马时,我独与君言。
Voilà le moment de monter sur ton cheval
Et je veux te parler seul à seul.
风吹芳兰折,日没鸟雀喧。
Le vent qui souffle plie l'orchidée parfumée,
Le soleil se couche et les oiseaux piaillent.
举手指飞鸿,此情难具论。
Je lève la main pour t'indiquer un cygne
Car mon sentiment ne peut être disserté.
同归无早晚,颍水有清源。
Puissions-nous rentrer ensemble, sans délai,
A la source pure de la rivière Ying !

  君思颍水绿,忽复归嵩岑。
Tu rêves aux eaux vertes de la rivière Ying
Et te voilà déjà aux collines du Mont Song
归时莫洗耳,为我洗其心。
De retour n'y laves pas tes oreilles,
Mais laves-y pour moi ton cœur.
洗心得真情,洗耳徒买名。
Laver son cœur donne un sentiment juste
Où laver ses oreilles n'achète qu'un vain renom
谢公终一起,相与济苍生
Mets-toi en harmonie avec maître Xie,
Et comme lui, assiste le peuple."
Découverte de ce texte avec Claudia. Nous avons eu des discussions sur les sens du mot pêcher (originel, fruitier, à la ligne... à l'oral, ça se discute...)
Je crois bien que vous avez été les premières à faire tourner ce M@P. Je vous en remercie et je vous en félicite. L'histoire me paraît très belle. Que peut-il arriver de mieux à un jeune homme ou une jeune fille que courir vers l'aventure et rencontrer l'amour. L'amour est une aventure en tant qu'il ne va pas sans risque, et que ce risque est vital. Qui aujourd'hui assume encore de prendre des risques? De jolies choses écrites là-dessus par Anne Dufourmentel. Allez-y voir !
Nous découvrons ensemble ta réponse. Ce texte nous a beaucoup plu. Et si tu cites Anne Dufourmentel en plus... tu fais mon bonheur!...

Articles les plus consultés