Jammes | La Prière

 


Par le petit garçon qui meurt près de sa mère
Tandis que des enfants s'amusent au parterre
Et par l'oiseau blessé qui ne sait pas comment
Son aile tout à coup s'ensanglante et descend
Par la soif et la faim et le délire ardent
Je vous salue, Marie 

Par les gosses battus, par l'ivrogne qui rentre
Par l'âne qui reçoit des coups de pied au ventre
Et par l'humiliation de l'innocent châtié
Par la vierge vendue qu'on a déshabillée
Par le fils dont la mère a été insultée
Je vous salue, Marie 

Par la vieille qui, trébuchant sous trop de poids 
S'écrie "Mon Dieu !" par le malheureux dont les bras
Ne purent s'appuyer sur une amour humaine
Comme la Croix du Fils sur Simon de Cyrène
Par le cheval tombé sous le chariot qu'il traîne 
Je vous salue, Marie 

Par les quatre horizons qui crucifient le monde
Par tous ceux dont la chair se déchire ou succombe
Par ceux qui sont sans pieds, par ceux qui sont sans mains
Par le malade que l'on opère et qui geint
Et par le juste mis au rang des assassins
Je vous salue, Marie

Par la mère apprenant que son fils est guéri
Par l'oiseau rappelant l'oiseau tombé du nid
Par l'herbe qui a soif et recueille l'ondée
Par le baiser perdu par l'amour redonné
Et par le mendiant retrouvant sa monnaie
Je vous salue, Marie 

(Rosaire, dans L'église habillée de feuilles, 1906)

Commentaires

Quand on parle de la musicalité d'un texte, au delà de la musicalité naturelle des mots et de la syntaxe, voilà l'un des textes que je ne saurais lire autrement qu'avec la mélodie de Brassens... qui lui donne, à mon sens, plus de force et d'émotion encore. Simplicité des mots à leur juste place sensible qui viennent toucher au plein coeur de l'Humain universel... cette lecture en ce dimanche de Pâques est un vrai cadeau. Merci!
Je ne connaissais moi-même ce poème que dans la version donnée par Brassens, et je m’imaginais que celui-ci n’avait fait que mettre en musique un poème de Francis Jammes. Mais, en préparant ce M@P, j’ai recherché la source et quand je l’ai trouvée (elle est ici), je me suis aperçu qu’en réalité ce dernier s’était livré à un travail d’extraction, de sélection, de remise en ordre du texte qui relève de la réécriture. Qu’est-ce que l’art, sinon un immense atelier de création collective, qui court à travers les siècles en ignorant les frontières territoriales et disciplinaires?

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