Jean de La Fontaine, d'entrée de jeu


Quand j’étais jeune instituteur et que je faisais lire et apprendre à mes élèves La Cigale et la Fourmi, il y avait toujours un moment où je leur proposais de voter. La question était de savoir qui était du parti de la Cigale et qui du parti de la Fourmi. Nous étions alors dans les années 70-80, et le résultat du vote donnait invariablement 80% pour le parti de la Cigale et 20% pour le parti de la Fourmi. Puis, dans les années 90, ces scores ont commencé à évoluer, et depuis une bonne dizaine d’années maintenant ils se sont inversés. 

Le fait parle de la société dans laquelle nous vivons, et de son évolution. Il ne parle pas du texte. Mais il m’arrive à présent d’ajouter une seconde question à la première, qui consiste à se demander de quel parti serait l’auteur lui-même, s’il est du parti de l’une ou de l’autre, ou si peut-être il n’est d’aucun parti. Et cette fois, c’est bien le texte qu’il s’agit d’interroger.

Je note qu’à présent, quand je parle de La Fontaine, je m'adresse plutôt à des élèves de collège, et non plus à de petits écoliers. Et la réponse qu’ils me font est presque toujours que l'auteur n’est du parti ni de l’une ni de l’autre des deux protagonistes, qu’il reste impartial, comme extérieur au débat. En quoi il n'est pas impossible qu’ils aient raison. Mais creusons un peu.

Si on regarde de très près le texte, on voit que l’équivoque se matérialise à l’endroit où La Fontaine nous dit : "La fourmi n’est pas prêteuse, / C’est là son moindre défaut." Car on peut se demander s'il faut entendre par là que (i) la Fourmi a ce vilain défaut (de n’être pas prêteuse) et beaucoup d’autres encore, qui sont pires, ce qui fait d'elle un être détestable, ou s'il faut comprendre que (ii) la Fourmi a sans doute beaucoup de défauts, mais celui-ci parmi les autres est tellement excusable qu’on peut se demander si c’est encore un défaut.

Pour ma part, je ne doute pas que La Fontaine soit du parti de la Fourmi, et qu’il l'excuse bien volontiers. La question dont débattent les deux protagonistes est celle d'un prêt. La Cigale demande à la Fourmi un prêt de nourriture que celle-ci lui refuse. La raison du refus n'est pas dite. Mais il entre dans la définition d'un prêt de devoir être remboursé, ce à quoi d'ailleurs la Cigale s'engage haut et fort. Mais qui peut la croire ? Elle chantait et continuera bien évidemment de le faire, ou peut-être de danser. Jamais, tant qu'elle en aura la force, elle ne renoncera à ce qui est dans sa nature.

Pour être en mesure de rembourser une dette, il faudrait que la Cigale accepte de modifier ses habitudes. Or, quand la Fourmi lui demande: "Que faisiez-vous au temps chaud?", ne voyons-nous pas que celle-ci lui répond: "Nuit et jour, à tout venant, / Je chantais, ne vous déplaise", ce qui indique assez qu'elle ne voit rien à corriger dans l'ancienne organisation de sa vie.

Et tout cela, en fin de compte, serait sans grande importance s'il ne se trouvait que Jean de La Fontaine est lui-même un poète, c'est-à-dire un artiste, ce qui, au premier abord, à nos yeux de modernes, devrait le déterminer à prendre le parti de la Cigale plutôt que le parti inverse. Et cette question du parti pris de l'auteur, ou de son intention, concerne cette fois nous seulement la lecture que nous pouvons faire de ce texte particulier, mais la compréhension de l'esthétique générale du fabuliste.

Nous savons que ce poème est le premier du premier livre des Fables, paru en 1668. Et ce qui est tout de suite évident à le lire, c'est la dureté du propos. Voilà un poème qui, sous des dehors amusants, qui le font aimer des écoliers français depuis des lustres, ne parle nullement à notre cœur, mais seulement à notre esprit. Tout se passe comme si l'auteur nous disait : "Vous qui entrez ici, renoncez à l'idée que l'art poétique puisse s'accommoder de sentimentalisme". Et pour bien entendre la radicalité de cette position, nous devons nous convaincre que le privilège accordé à la raison ne tient pas, dans ce cas, à un souci moral, comme on le croit trop souvent, mais bien à une exigence esthétique.

L'auteur ne tire de cette fable aucune morale. Il nous invite à regarder le monde tel qu'il est. Et remarquons qu'il ne fait rien pour rendre la Fourmi sympathique. Il prend le parti de celle-ci parce que c'est le seul qui paraisse raisonnable, et parce qu'il veut que son texte lui-même soit semblable aux ouvrages de l'Horloger qu'il évoquera quelques années plus tard dans Le Serpent et la Lime, à savoir fait "d'airain, d'acier, de diamant".

La raison hissée au rang de valeur esthétique est une caractéristique du classicisme français. Montesquieu en exprimera le principe de la façon la plus claire dans L'esprit des lois, avec une invocation qu'on ne voit pas figurer dans toutes les éditions mais à laquelle lui-même tenait beaucoup, et où il dit: "Divines Muses, je sens que vous m’inspirez, non pas ce qu’on chante à Tempé sur les chalumeaux, ou ce qu’on répète à Délos sur la lyre : vous voulez que je parle à la raison ; elle est le plus parfait, le plus noble et le plus exquis de nos sens."

Commentaires

Interessant c'est justement le débat que j'ai eu avec un élève "c'est là son moinde défaut".
Et un élève de primaire!
Il me pose la question : tu en penses quoi? Et j'ai pris le parti de répondre que c'était surement le plus petit défaut de la fourmi.
Et nous avons listé les qualités et défauts des protagonistes.
Pour l'image (plûtot le son) : la cigale est très bruyante, la fourmi est piqueuse (surtout quand elle est rouge)...

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