Leçons de nuit (9) - Gaston Puech

LUI - Je regarde Gaston Puech avec les yeux de l'esprit.

ELLE - C’est un vieillard, couché dans un lit étroit entouré de livres.

LUI - Gaston Puech apparaît dans une chambre où, au milieu des livres, émerge un lit étroit comme une couchette de bateau. Il s'y tient allongé, le dos appuyé sur des coussins, ce qui lui permet de lire.

ELLE - Il lit et annote des livres, et il écrit dans des carnets. 

LE TÉMOIN - Il est chaudement vêtu, un foulard de soie autour du cou, une veste par dessus des tricots de flanelle, alors qu’un beau soleil inonde la pièce.

LUI - Derrière les vitres fermées de la fenêtre, on devine un jardin.

LE TÉMOIN - Gaston Puech se lève-t-il de son lit pour contempler le jardin ?

LUI - Parfois, les jours où il est le moins malade. Il se lève pour aller aux toilettes, il prend une douche, il enfile du linge propre sur la maigreur absolue de son corps, et il se tient quelques instants debout devant la fenêtre. La splendeur du jardin l’éblouit et il se recouche. Il saisit un livre et un carnet parmi ceux qui sont à portée de sa main.

ELLE - Plusieurs fois par jour, il appelle la bonne, Madeleine, qui a l’habitude de ce fatras de livres. Il lui dit un titre. D'où il est, il la guide, en levant le bras, en tendant le doigt vers les étagères surchargées, plus haut, plus bas, et Madeleine finit par trouver. Elle lui remet le livre non sans l’épousseter, et elle retourne à son ménage ou à la cuisine.

LUI - Madeleine lui sert d’infirmière et elle tient la maison. Sa femme, Jeanne, s’occupe du jardin.

LE TÉMOIN - Gaston Puech a été professeur de mathématiques, à Paris d’abord, au lycée Louis Legrand. Puis, dans les dernières années de sa carrière, il a voulu revenir à la campagne, habiter cette maison.

LUI - Il a fini sa carrière dans l’établissement de la ville voisine où il se rendait à bicyclette, et c’est alors qu’il a commencé à se désintéresser des mathématiques et à leur préférer le latin.

LE TÉMOIN - Il revenait de Paris avec une femme très belle, beaucoup plus jeune que lui, qui avait été son étudiante. Et, en retrouvant sa maison natale et le lycée où il avait été élève, il se souvint que, dans son jeune âge il avait étudié le latin. Il décida de s’y remettre.

ELLE - Quand il prend sa retraite il est déjà malade, et son niveau de compétence en latin est celui d'un élève de sixième. Mais cela remonte à de nombreuses années, et aujourd'hui son niveau est celui d'un solide agrégé. Il est devenu un bon connaisseur d'Ovide. Il lit, annote et commente plus particulièrement, dans les Métamorphoses, le passage consacré à Diane et Actéon.

LUI - Il dit, J'ai été Actéon. J'ai surpris Diane au bain, et je n'ai pas pu l'oublier.

ELLE - Jeanne entre quelquefois dans sa chambre avec des fleurs du jardin. Elle s'assied au bord de son lit et ils bavardent. Gaston Puech l'interroge à propos du jardin qu'il connait pour y avoir grandi et qu'il revoit avec les yeux de l'esprit.

LUI - Il en connait chaque recoin. Il l'interroge sur les plantes, sur le bassin, sur les oiseaux, sur les insectes. Jeanne lui répond avec précision. Puis elle appelle Madeleine pour que celle-ci mette les fleurs dans un vase et elle disparaît.

LE TÉMOIN - Elle aime le cinéma. Elle prend la bicyclette pour aller à la ville. Elle s'y rend le matin, les jours de marché, et presque tous les soirs pour y voir des films.

ELLE - Quand elle rentre, il est tard, souvent Gaston s'est endormi. Le carnet et le crayon lui sont tombés des mains. Elle leur trouve une place. Elle éteint la veilleuse et, un fin sourire aux lèvres, sans bruit, comme une fée, elle quitte sa chambre.

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