Leçons de nuit (8) - Les yeux grand ouverts

LUI - Ce sont des trouées dans la nuit.

ELLE - Dans la nuit, une tache de lumière à l’intérieur de laquelle se lit une image.

LUI - Très lumineuse et à peine lisible. Floue, comme sur le point de s’effacer. Où se lit une scène de plage, avec des rochers en haut desquels des jeunes gens se hissent pour ensuite sauter. 

ELLE - L’eau dans laquelle ils sautent est bleue et blanche comme ce n’est pas possible.

LUI - La plage est très peuplée, c’est un dimanche, des familles entières sont installées sur le sable, et ceux qui sont debout se tournent vers le rocher du haut duquel un garçon va sauter, plus rarement une fille, et les autres l’encouragent.

LUI - Il y a ceux qui s’éloignent sur une pirogue, et qui se lèvent debout sur la planche pour faire des signes de la main à ceux qui vont sauter, parfois pour les héler. 

ELLE - Dans une autre image, c’est un verger. L’herbe est verte et haute, où des pommes rouges sont tombées, dont certaines déjà ont été ramassées et mises dans un panier d’osier. Mais le panier lui-même est resté dans l’herbe, abandonné parmi l’éparpillement des autres pommes rouges, sous les branches tordues des arbres.

LUI - Au fond on aperçoit la façade d’une maison, et l’on se dit qu’il va pleuvoir.

LE TÉMOIN - Ces images sont-elles des souvenirs ?

LUI - Sans doute, mais de lieux et de choses à peine entrevues, qui ne nous ont jamais appartenu, qui ne faisaient pas partie de nos propres vies.

ELLE - Nous descendions une route de montagne, sinueuse sous les grands arbres, et quelques virages avant de déboucher dans la vallée, nous arrêtions la voiture au bord de la route pour regarder une maison, toujours la même, une année après l’autre, qui était haute et fermée.

LE TÉMOIN - Il y a une noce. Le repas a eu lieu dans le jardin, entre la maison précédée d’un perron, qui domine le jardin, et en contrebas une rivière.

ELLE - Puis la pluie s’est mise à tomber, et la noce s’est transportée à l’intérieur de la maison.

LE TÉMOIN - On a dû faire très vite. Tout le monde s’est retrouvé dans la salle à manger, où l’on a fini par servir les desserts, puis les plus jeunes se sont levés et ont voulu danser.

LUI - Ils sautaient, criaient et riaient ensemble, en se tenant les mains sur un seul rang, au son de la musique. Les talons claquaient sur le sol et les meubles tremblaient. 

LE TÉMOIN - Puis quelqu’un a annoncé que la pluie avait cessé.

LUI - On est sorti sur le perron et la mariée a dit, Si on allait se baigner. 

ELLE - Ou elle a dit, Je veux me baigner dans la rivière, qui vient avec moi?

LE TÉMOIN - Les garçons ont compris qu'elle ne s'adressait pas à eux, mais six ou sept jeunes femmes se sont tout de suite élancées avec elle. Sur le bord de la rivière, elles se sont dévêtues en ne gardant que leur dernière chemise, et elles sont entrées dans l'eau.

LUI - Un seul garçon les a suivies. C'était l'accordéoniste. Il s'est installé sur un petit rocher au bord de la rivière et il s'est remis à jouer en les regardant. Sa musique n'était plus la même que tout à l'heure, pour le bal. Cette fois elle était lointaine et nostalgique.

LE TÉMOIN - D'où il était, il ne manquait pas de les regarder. Pourquoi celui-ci s'autorisait-il à scruter de si près leurs mouvements dans l'eau, dans la transparence de leurs chemises blanches, nul n'aurait su le dire. Mais il est de fait qu'aucune fille ni aucun garçon n'a songé à le lui reprocher.

ELLE - Les fines nageuses lui souriaient.

LUI - Il était penché sur l'eau, le regard grave, et il jouait de sa musique, le corps ramassé sur lui même, lorsque soudain il s'est dressé. Il a crié, Au secours, au secours, la mariée se noie.

ELLE - Le cri de l'accordéoniste a éclaté dans le ciel gris, et le jeune marié l'a tout de suite entendu et il a tout de suite compris.

LUI - Il a crié son prénom.

LE TÉMOIN - Il était sur le perron, en train de fumer un cigare et de boire de l'alcool avec les autres garçons, et aussitôt il a tout lâché, il a couru à travers le jardin en se débarrassant des bretelles de son pantalon. Il a retiré ses bottes, retiré son pantalon et il plonge. Une fois, deux fois, trois fois, il a disparu sous l'eau. D'autres garçons après lui sont venus et ont plongé aussi, mais rien n'y a fait. Le corps de la jeune femme était déjà emporté par le courant.

LUI - On a dit qu'il avait pu entrevoir son visage, une dernière fois, qui le regardait parmi les algues. Et que c'est cette image, les yeux grand ouverts, qu'il a conservé d'elle. Son portrait.

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sans feu ni lieu a dit…
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