Pieve di Teco

Quand Céline a acheté sa petite maison de Ranzo, de l’autre côté de la frontière italienne, Annie a beaucoup aimé s’y rendre avec elle. Le motif était d’aider son amie à faire des travaux. Céline l’emmenait dans sa voiture, souvent Sacha était déjà sur place, pendant deux ou trois jours ils demeuraient ensemble, Sacha se débrouillant seul des lourdes tâches de maçonnerie, de plomberie, de peinture, tandis que les filles couraient faire des achats de matériels plus bas dans la vallée, prenaient des cafés, ajoutaient à leurs paniers un peu de nourriture, puis revenaient s’occuper de l’ameublement, du rangement et de la décoration. Et Annie y montrait de l’enthousiasme. Elle m’en parlait par téléphone, le soir, quand leur trio se retrouvait à dîner sur la terrasse d’un petit restaurant où une femme charmante leur servait des pâtes et où Sacha pouvait boire le vin en carafe qui était la récompense de sa journée, et elle s’attendait à ce que je m’en réjouisse avec elle. Elle me disait : “Il faut que tu viennes voir, nous avons beaucoup avancé”. Elle insistait : “Promets-moi que, la prochaine fois, tu viendras nous rejoindre au moins pour une nuit”. À quoi j’avais du mal à lui répondre. Il me semblait que sa voix trahissait quelques chose de douloureux, il y avait dans son propos une tension que je ne comprenais pas, qui m’effrayait. Ne pouvant pas cacher toujours mon inquiétude, j’en donnais alors une explication improbable. J’évoquais les dangers de la route, je lui disais que je craignais que Céline ne conduise trop vite sur l’autoroute qui va de Nice à Albenga, où les tunnels se succèdent, faisant alterner l’éblouissement du soleil à leur obscurité, et où les accidents sont si nombreux. J’ajoutais que j’étais heureux de savoir qu’elle s’amusait là-bas mais qu’elle ne devait pas m’en vouloir si, quant à moi, je n’étais pas tranquille. Et la conversation finissait ainsi, sans doute décevante pour elle, mais ce n’était pas tout. Les fois où je les rejoignis, l’angoisse ne fut pas moindre. Plus vive encore peut-être de ce qu’alors il me sembla en mieux saisir la cause. Devant la beauté de la campagne environnante, qui l’émouvait tellement, je croyais deviner que, dans l’esprit de ma femme, cette maison que notre amie avait acquise, qu’elle aménageait et où elle se montrait si heureuse de recevoir, prenait la place de celle que nous-mêmes n'avions pu acquérir, dans cet endroit ou dans un autre. Elle ne nourrissait à l’égard de Céline aucune jalousie. Au contraire, elle lui était reconnaissante de lui permettre de partager ainsi sa chance. Mais j’étais moins sûr qu’elle n’éprouvât pas de la tristesse en considérant depuis ce lieu notre propre histoire. 

Nous connûmes là-bas pourtant un moment de grâce partagée. C'était la veille d'un jour de l'an. Céline avait invité pour le réveillon beaucoup d'amis, et Annie se trouvait avec elle pour l'aider à préparer la fête. Je les avais rejointes en milieu d'après-midi. Il faisait froid, elles avaient mille choses à faire, elles recomptaient sans cesse le nombre des personnes attendues, et ce nombre me paraissait démesuré compte tenu de l'étroitesse du lieu et de ce que les travaux d'aménagement n'étaient pas terminés. Je trouvais mal ma place, la connexion internet était mauvaise, je m'impatientais. Comme le soir tombait, j'émis l'idée d'aller acheter quelques bouteilles de vin. Annie déclara que ce serait l'occasion de me faire découvrir le village de Pieve di Teco qui se situe plus haut dans la vallée. Céline et une autre amie se sont jointes à nous, et j'ai conduit ces trois femmes dans ma petite voiture, suivant la route qu'elles m'indiquaient. Quand nous sommes arrivés, il faisait nuit. Nous avons laissé la voiture à l'entrée du village, nous nous sommes engagés à pied dans la rue centrale qui est droite et bordée de galeries. Quelques boutiques restaient ouvertes, illuminées dans l'obscurité froide, comme des grottes remplies de trésors fabuleux. Nous avons acheté du vin mais aussi du fromage, de la charcuterie et surtout des bocaux de légumes marinés. J’étais soudain heureux. Nous sommes arrivés ainsi devant une grande église qui paraissait fermée. Nous en avons poussé la porte et nous sommes entrés. Elle était vide, mais la crèche de Noël y restait installée, doucement éclairée par de petites ampoules électriques et des cierges. Noël était passé mais la crèche nous avait attendus comme elle avait attendu les Rois Mages, qui étaient arrivés eux aussi en retard mais avec, comme nous, les bras chargés de présents. J'ai fait une courte prière de remerciement, je me suis signé puis nous sommes repartis. Sur la route du retour, à un moment, j'ai arrêté la voiture et j'ai cherché sur mon iPhone une chanson que je voulais faire écouter à celles qui m'accompagnaient et à ma femme surtout. C'était Danse Me To The End Of Love de Leonard Cohen.

Commentaires

Anonyme a dit…
Annie m'a souvent parlé de ces petits voyages en Italie avec son amie Céline. Elle me semblait trouver beaucoup de plaisir à se retrouver dans ce petit village et à aménager la maison. Elle ne m'a jamais paru éprouver d'amertume ni même de regrets que ce ne soit pas la sienne. Je crois que ces moments la rendaient heureuse car elle aime l'Italie, la nature, l'amitié.
Elle aime aussi les lieux de vie : les maisons, les vôtres toutes celles que vous avez habitées et qu'elle a toujours rendues agréables, elle aime les maisons de ses amis, voire même les hôtels (je pense à celui d'Arles dont elle me parlait avec enthousiasme). Elle a d'ailleurs promis de m'aider à rénover ma cuisine et mon salon.
D'autre part je me souviens d'un jour où j'exprimais mes regrets de ne pas être propriétaire d'une maison qui serait "la maison de famille", elle a réussi à me convaincre du contraire.
Je crois qu'Annie aime découvrir et transformer les "maisons", leur donner une personnalité (une âme? ), les rendre agréables à vivre.

Raymonde

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