Proust et les fragments de vie

Je crois que c'est François Mauriac qui parle, très tôt, du caractère fragmentaire de l'œuvre de Proust, ce qui peut sembler étonnant tant, au contraire, celle-ci apparaît faite d'immenses coulées de textes, dans lesquelles ont craint souvent de se noyer. Et pourtant cette remarque me paraît juste et pertinente. On trouve, dans la Recherche, une collection de "fragments de vie" dont il faut souligner d'abord qu'ils flottent dans une temporalité indécise. On n'est pas sûr qu'ils soient tous présentés dans le bon ordre chronologique, et l'auteur nous donne le moins possible d'indications pour les situer dans l'histoire du pays. On ne sait jamais très bien, en particulier, quel âge ont les personnages au moment où se déroulent les évènements qu'il relate. En fait de Recherche du temps perdu, tout se passe au contraire comme si le but était de faire en sorte que ces fragments de vie s'émancipent du temps. Avec cela, on voit dans le fragment que j'intitule Grand'mère sous la pluie, qu'il se constitue tout à la fois d'une description physique (réduite à quelques traits puissants), d'un élément narratif (une petite histoire dans laquelle le personnage est en mouvement), et d'une analyse psychologique (l'auteur nous fait part de ce qui se passe dans la tête de la vieille dame). Cela fait de la Recherche une immense galerie de tableaux très distincts, relatifs à des événements dont la mémoire du narrateur a été marquée, et qui viennent à leur tour s'imprimer dans la mémoire du lecteur comme des "pièces" qu'il lui est facile de s'approprier, et qu'il pourra combiner avec d'autres, extraits (isolés) de sa propre vie ou d'autres lectures.


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