Réalisme et indécence dans un poème de Victor Hugo

À propos de Elle était déchaussée… 


Je vous remercie de faire l’éloge de ce poème. Car, ainsi, vous me donnez l'occasion d'en faire la critique (ce que je n'aurais pas osé sans cela). Je gardais le texte sous la manche depuis bien des années sans me décider à l’ajouter à la collection des Moulins à paroles (M@P), et je ne l’aurais pas fait si je n’avais pas entendu (sur Fip) l’interprétation qu’en donne Samir Barris, et sans m’être souvenu d’un passage de Jacques Roubaud, où celui-ci indique l’avoir appris quand il avait douze ans, et qu’il était alors "fort connu des lecteurs de son âge" (La Boucle, 1993, § 127, p. 359-360). 

Eh bien, pour ma part, aujourd’hui, je ne suis pas certain d’avoir envie de lire ce texte avec des écoliers ou des collégiens, sauf à disposer d’assez de temps pour leur expliquer les réserves qu’il m’inspire. 

Pour le dire tout net, je trouve ce poème indécent et machiste. Que nous raconte-t-il ? 

Vous soulignez que la jeune fille y apparaît comme un être surnaturel, que l’auteur parle d’elle comme d’une fée. Et, en effet, la scène nous rappelle certaines situations qui se répètent dans les Métamorphoses d’Ovide, où un dieu descend de l’Olympe, changé en jeune berger, pour séduire une nymphe. 

Nous savons que les dieux des Grecs et des Latins n’étaient pas des êtres éminemment moraux, que personne, par bonheur, n’était sûr qu’ils existassent vraiment mais qu’aucun homme n’eût souhaité que ceux-ci rencontrent, à la place des nymphes, quelqu’une des femmes de son village ou de sa famille. 

Le problème c’est qu’ici, Hugo parle à la première personne. Quelle est son intention ? Veut-il nous faire croire qu’il évoque un souvenir de jeunesse ? Dans ce cas, nous avons du mal à imaginer que la jeune fille se lève si volontiers pour aller à la rencontre d’un inconnu qui ne trouve rien à lui dire, sauf à vouloir l’entraîner sous les arbres profonds. Où est-ce parce que cette jeune fille est une paysanne doublée d’une simple d’esprit, et que l’homme a pouvoir sur elle ?

Ce qui me paraît le plus saisissant dans ce poème, c’est précisément le détail réaliste contenu dans le dernier vers, qui nous fait prêter à la fille le visage et l’allure d’une hippie de Woodstock. Si mon souvenir est exact, une question s’est posée dans des termes analogues lorsque Edouard Manet a montré son Déjeuner sur l’herbe en 1863. Le scandale n’est pas venu de ce que la jeune femme y parait nue, ce qui se voyait couramment alors dans la peinture d’inspiration mythologique, mais de ce qu’elle montre le visage courageux et clairement dessiné d’une personne de son époque.

Jacques Roubaud est né en 1932. Je suis né en 1951 et je ne me souviens pas d’avoir découvert ce poème à l’école ni au lycée. Entre l’enfance de Roubaud et la mienne, avait-il été écarté du corpus proposé aux enfants ? Je ne peux pas l’affirmer. Figurait-il dans le volume des Lagarde et Michard consacré au XIXe siècle ? Si quelqu’un a le moyen de vérifier, je serai très curieux de l’apprendre.

En tout cas, merci encore, Adèle, de m’avoir permis d’exprimer ces réserves qui me trottaient dans la tête depuis pas mal de temps. Je serais ravi que vous ne les partagiez pas, car ce serait l’occasion ainsi de poursuivre notre dialogue,

Commentaires

Dans le Lagarde et Michard du XIXeme siècle, ce poème d'Hugo ne figure pas. Vérification faite dans la poussière exquise de mon vieil exemplaire papier...
Merci Isabelle, l’information est importante. Compte tenu de la réaction d’une amie sur Facebook, j’en profite pour préciser que je ne remets pas en cause la qualité de ce texte, ni ne songe à en demander le retrait des prochaines éditions des Contemplations. Je dis seulement que je ne le lirais pas avec de jeunes élèves sans leur exprimer mes réserves. Et surtout, peut-être, je veux souligner comment une œuvre aussi lumineuse, aussi transparente au premier regard, est marquée en son cœur par une sorte d’obscurité (ou d’équivoque), qu’on peut regarder comme une imperfection mais qui est, en même temps, ce par quoi le langage poétique nous "tient" et ainsi résiste au temps.
Adeletosci a dit…
Bonsoir,
Tout d’abord je suis ravie de pouvoir échanger avec vous mes impressions sur le poème, sans aucune prétention , naturellement.
A’ propos de ce texte, je dois avouer que je ne le connaissais pas et j’ai vérifié dans mon mauel du lycée, le livre Lagarde et Michard (ed. Bordas 1985) et je ne l’ai pas trouvé.
J’ai donné un jugement immédiat au poème sans trop y réflechir et je l’ai donc relu , mais je dois confirmer mes premières impressions . Indécent et machiste? pour moi absolument pas .
En premier lieu, je pense qu’ il est normal que ,à l’èpoque de V.Hugo, c’est un homme qui doit faire des avances , le premier pas. Ensuite le poète formule deux invitations à la jeune fille, il n’impose rien , il n’y a rien d’offensif dans ses mots. Je justifie le tutoiement pour le désir d’une intimité naturelle et spontanée.
La jeune femme accepte l’invitation sans problèmes, elle est heureuse. Moi aussi, j’ai pensé à un tableau, la jeune fille est assise , comme un mannequin qui sert à un peintre pour représenter une déesse , une nymphe etc. Le poète est , au contraire, en mouvement , mais , ensuite, la scène change , le poète sera immobile et la fille en mouvement ( Je vis venir à moi …la belle fille heureuse) La scène s’anime , une petite danse harmonique : par hasard , pendant une promenade solitaire , le jeune homme tombe sur cette inconnue dont la beauté le frappe , il en est charmé . Mais la fascination est reciproque et se réalise a travers les regards .
Le poète nous raconte un beau souvenir de sa jeunesse , l’élèment autobiographique ajoute une nuance d’intimité familiale comme dans la volonté de partager un moment de vie passée , secrète et jusqu’à ce moment jamais révelé.
Tout est raconté de façon gentille mais directe, le cadre dans lequel se déroule la scène est composé de détails qui s’ajoutent les uns sur les autres et qui évoquent un paysage bucolique qui pourrait faire penser à l’Eden . J’admets que j’ai apprécié ce poème, l’acte érotique soustré aux jugements de la foule, de la société , l’éros reconduit à un instinct primordial , immédiat , simple, naïf.
Lire ce texte avec des écoliers ? je ne sais pas en effet , il faudrait l’ inclure dans un contexte bien précis : les différents visages de l’amour par exemple ou bien “pas seulement amour et mort chez les Romantiques “
Ce sont mes opinions , je regrette de ne pas pouvoir concorder avec vous et je vous remercie pour avoir dédié du temps à lire mon commentaire .

Articles les plus consultés