Sa vie ailleurs

Je me souviens de la première fois où Annie m’a parlé de David Hockney, nous marchions sur un chemin de campagne. Le chemin descendait et il y avait à notre gauche un grand cerisier où quelquefois ma grand-mère maternelle avait grimpé, encore qu’elle fût malade. Elle avait apporté dans son sac un petit livre qui contenait quelques reproductions des tableaux de ce peintre, ceux de la période californienne, et peut-être parce que nous étions seuls alors, elle me l’avait montré, m’expliquant qu’elle devait cette découverte à un garçon dont elle ne m’avait jamais parlé avant cela et dont aussitôt je la soupçonnai de le fréquenter beaucoup. Elle le nomma. Celui-ci ne m’était pas inconnu, je le rencontrais quelquefois dans une boutique de disques de jazz, j’avais cru comprendre qu’il peignait et, pour ma part, je ne manquais pas d’être impressionné par la rareté sibylline de ses propos et par sa maigre élégance. Si bien que j’en éprouvai de la jalousie. Aux informations qu’elle me livrait avec une parcimonie dont je craignais qu’elle ne fût calculée, s’ajoutaient les images aperçues dans l’album de format italien dont je tournais les pages. Il y avait là, me semble-t-il, A Bigger Splash de 1969 et peut-être Pool with Two Figures de 1972. Et tandis qu’elle commentait les illustrations de ce style tellement nouveau dont elle avait pensé qu’il me plairait aussi (et avant que nous retrouvions les autres, elle devait me dire qu’elle m’offrait le livre), j’imaginais les multiples rencontres que ne pouvait pas manquer de provoquer la vie d’étudiante qu’elle menait, séparée de moi, à Nice où elle habitait avec un autre garçon, comme à Paris où elle séjournait plusieurs fois par an pour suivre à l’université des cours d’arts plastiques et pour passer des examens, assidue qu’elle était en outre à la cinémathèque, si bien que j’entendais sa voix sans que mon intelligence puisse comprendre ce qu’elle me disait, ni ma mémoire n’en rien retenir.

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