Histoire d'Antoine (1)

Parfois il laisse entendre qu'il aurait pris le bateau, qu'il aurait effectué plusieurs voyages lointains, visité plusieurs pays au-delà des mers. D'autres fois on croit comprendre qu'il n'aurait fait qu'un seul voyage, long et compliqué, à moins que, peut-être, ce voyage eût été écourté par une épidémie ou des conditions climatiques exceptionnelles. Parfois il parle comme s'il fallait le croire, qu'il racontait sa vie, d'autres fois comme s'il était clair qu’il inventait une histoire au fur et à mesure qu'il imagine des lieux et que les mots lui viennent. 

Antoine arrive à Vaincourt quand il est jeune et fringuant. Il vient du nord, d’une région industrielle où il a laissé sa famille, et il a choisi Vaincourt parce que c’est un port militaire et qu’il veut s'engager dans la marine, mais il est réformé à cause de ses poumons et, après avoir hésité à quitter la ville, il se fait maître d’école. Tout de suite on lui désigne une école située dans le faubourg. Des immeubles blancs ont été construits sur une colline du haut de laquelle on domine la ville. Les quais se dessinent en sombre au pied de la mer, et par les soirs d’automne, on craint qu’ils soient engloutis par elle. Antoine va habiter dans ce quartier, au bout d’une ruelle, dans une petite maison précédée d’un jardin. Les témoins de sa vie seront ses voisins. Ce qui n’empêchera pas qu’il disparaisse pendant les vacances d’été, et durant de plus longues périodes encore à deux ou trois moments de sa vie.

Les pluies venaient du bout de l’horizon. Du haut de la colline de l’Aiguière, on les voyait arriver de loin sur la mer, chaque fois comme un rideau d’ombre. Puis elles atteignaient les quais, puis elles s’étendaient sur la ville, enfin elles s’abattaient sur la colline elle-même, la plongeant dans une demi-obscurité, et c’était la promesse, disait Antoine, de plusieurs jours de grâce délicieuse, durant lesquels tout paraissait possible, comme d’ajouter à leur musique celle du piano des sonates de Beethoven, que l’on faisait entendre dans une salle d’école où les élèves restaient muets, le crayon levé au dessus du dessin qui devait illustrer une fable de Jean de La Fontaine ou une simple poésie de Maurice Fombeure, tâche dont on savait d’avance qu’elle suffirait à occuper une bonne partie de l’après-midi, que l’on passait soi-même, silencieux, le front appuyé au carreau de la fenêtre, ou comme de converser à voix basse, une nuit durant, avec un camarade, sous un toiton de tôle, dans l’encoignure d’une porte, près des plants de salades inondés, où l’on avait emporté pour se les partager un paquet de cigarettes et un thermos de thé brûlant.

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