Où Miles Davis réveille Thelonius Monk

The Man I Love n'est pas moins surprenant. Sous les doigts de Monk, la chanson de Gershwin devient méconnaissable. Monk étire curieusement la mélodie. Tandis que la section rythmique bat le rythme à vitesse normale, Monk expose le thème en un ralenti que, d'ailleurs, il accentue progressivement. Au terme de ce travail dissolvant, Monk brusquement s'arrête, laissant son discours en suspens. Les rythmiciens, imperturbables, continuent d'assurer une pulsation régulière où l'on peut dire que le silence de Monk se perçoit en creux. Miles Davis s'inquiète et lance à la trompette une sorte d'appel comme pour secouer Monk de sa torpeur. Celui-ci semble se réveiller en sursaut et rentrer précipitamment dans le jeu en un style qui n'a plus rien à voir avec celui de la période initiale. Que s'est-il passé?

Lucien Malson. Les maîtres du jazz. PUF, coll. "Que sais-je?", n° 548, 1952. 10e édition mise à jour, mai 1993, p. 93.


Enregistrement du 24 décembre 1954. Thelonius Monk au piano en quintette avec Miles Davis à la trompette, Milt Jackson au vibraphone, Percy Heath à la contrebasse et Kenny Clarke à la batterie. Le solo de Monk débute en 04:54.

Commentaires

Jeff Jacomino a dit…
Magnifique interprétation de ce standard de Gershwin où l'on retrouve à la fois l'appropriation "cool" de Miles Davis, style de prédilection dans les années 50 du trompettiste, des fulgurances be-bop dans la partie chorus, et la personnalité unique de Monk qui se démarque complètement des accompagnements pianistiques de l'époque avec ses accords brisés, ses cassures rythmiques, cette impression d'être hors tempo, ces silences qui perturberaient n'importe quel musicien ordinaire...Mais il en faut plus à Miles pour s'affoler...Belle analyse de Lucien Malson !

Articles les plus consultés