Regarder la perte dans les yeux

J'ai d'abord écrit en vérité pour barrer la mort. À cause d'un mort. La plus cruelle, celle qui ne fait grâce de rien, l'irréparable. Il s'agit de ceci: tu meurs pendant que je ne suis pas là. Pendant qu'Iseut n'est pas là, Tristan se tourne vers le mur et il se meurt. Ce qui se passe entre ce corps et ce mur, ce qui ne se passe pas, me transperce de douleur, me fait écrire. Besoin du Visage: de passer le mur, de déchirer la voile noire. De voir de mes yeux ce que je perds; de regarder la perte dans les yeux. Je veux voir de mes yeux la disparition. L'intolérable c'est que la mort n'ait pas lieu, qu'elle me soit dérobée. Que je ne puisse la vivre, la prendre dans mes bras, jouir sur sa bouche du dernier soupir.

Hélène Cixous, Entre l'écriture. Des femmes, 1986, p. 13

Commentaires

Ceux qui nous ont pleinement offert leur vie, ont parfois l'extrême pudeur de ne pas nous rendre spectateur de leur mort. Comme un dernier geste d'amour, qui se prolonge, si présent, très longtemps dans l'absence. Peut-être nous disent-ils en silence: "quoi qu'il advienne, je demeure"...

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