La chère disparue

J’ai souvent imaginé que nos chers disparus n’étaient pas perdus pour tout le monde, mais que certains d’entre eux au moins continuaient de vivre ailleurs, dans d’autres villes, ou dans d’autres quartiers de la même ville, avec d’autres personnes, et qu’un beau jour il pourrait arriver que nous les apercevions de loin, au milieu de la foule, avant qu’ils ne s’y laissent engloutir de nouveau, comme ils se sont engagés à le faire au risque d'être changés en statues ou en essaims d'abeilles. Je ne veux pas dire que je sois certain de la chose, seulement que c’est là une hypothèse qu’il me paraît difficile d’écarter d’un revers de la main, et qui correspond à une intuition que j’ai. Pour ma part, je crois que je demeurerai le reste de ma vie sur le qui-vive, et que s’il devait m’arriver de surprendre un jour celle que j’aimais au détour d’une rue de Marseille ou peut-être de Florence -- Oltrarno, du côté de la basilique San Spirito que nous avons tant aimée, ou devant Santa Maria del Carmine où elle avait voulu me montrer les fresques de Masaccio -- en compagnie d’un autre homme, je ne lui en voudrais pas, je lui pardonnerais aussitôt cette infidélité, et même je m’en réjouirais, pourvu qu’elle vive, et quant à elle, je suis certain qu’elle ne consentirait pas à disparaître parmi ses nouveaux amis sans enfreindre une dernière fois le règlement, comme ensemble nous avons fait depuis notre jeunesse, fuyant l’école, pour courir jusqu’à moi et poser une dernière fois ses lèvres sur les miennes. 

Commentaires

Je n'ai jamais bien saisi dans nos cultures, cette séparation entre le monde des vivants et celui des disparus. Les miens me sont tellement présents au quotidien que j'en oublie parfois (parfois seulement hélas) que je ne peux plus les tenir dans mes bras. Mais ils sont là et continuent à interagir avec nous autrement, dans une dimension sensible. Car ils ont pris soin de laisser une trace forte et douce de leur présence jusque dans l'absence apparente. (Un mois déjà...)
Rainer Maria Rilke écrit (dans la première des Élégies de Duino): "Les anges ne sauraient souvent - dit-on - s'ils vont parmi des morts ou parmi des vivants".
Françoise Assus a dit…
Ce texte est un rêve parfois inaccessible ... beau texte... qui dit aussi le temps suspendu, merci pour ce partage ... mais il y a aussi la distance, énigme pour qui le reçoit sans autre lien que la pensée sans la chair du regard et de l’amitié qui n’a pas corps, la vie reste devant soi et c’est notre seul trésor
Françoise
MRG a dit…
À propos de Santo Spirito, cette note que j'ai reprise parce que je suis en ce moment en train de "travailler" sur les monuments et la mémoire:
Sainte-Sophie et la Mosquée Bleue
Merci, Je ne me souvenais pas d'avoir écrit cela, mais la sensation, en effet, est bien présente. Un autre lieu me vient souvent à l'esprit pour l'impression de force qu'on y ressent, moins paisible que la chiesa San Spirito mais très spectaculaire, c'est la basilique Saint Victor à Marseille, et là encore il ne s'agit pas seulement, ni pas d'abord de l'architecture intérieure mais de la façon dont le bâtiment occupe le site, et du rapport qui est ainsi noué avec la ville. "Un rameau de la nuit", d'Henri Bosco, me semble le grand livre sur Marseille, et toute une partie est centrée sur ce lieu, si je lis bien, encore que celui-ci ne soit pas cité.
MRG a dit…
Oui, Saint-Victor, pour moi aussi un lieu fort, mais d'une force qui a quelque chose de sombre et, comme tu le dis, pas forcément paisible, qui tient peut-être qu'elle est, du fait de son orientation, dans l'ombre la plupart du temps (et on pourrait tenter de penser à la manière de Manganelli son face-à-face, de part et d'autre du Vieux Port, avec le lumineux fort Saint-Jean) mais peut-être aussi de sa charge d'histoire et de mémoire, ce que matérialise le réseau des cryptes creusées dans le roc et l'escalier qui y mène comme on descendrait dans le temps. Du coup je me demande si l'impression de menace, d'une menace virtuelle, dormante mais possible, que je ne l'ai pas éprouvée aussi en face de Sainte-Sophie.

Santo Spirito comme la Mosquée Bleue s'offrent à nous, certes, depuis un moment de l'histoire, et il est toujours intéressant, utile, d'interroger cette situation historique et de s'en informer, d'en dérouler les circonstances et les enjeux, mais cela leur est en quelque sorte extérieur: elles se présentent à nous dans leur pure contemporanéité à elle-même, comme dans un temps suspendu, à l'abri de l'histoire. Et cela, sans doute, est apaisant (Manganelli dit: un air où les anges peuvent voler).
Tout à fait d'accord concernant Saint Victor. Je précise d'ailleurs que le récit de Henri Bosco est très sombre, à de certains moments on n'est pas loin de Lovecraft. J'ai lu 2 ou 3 fois la première moitié et jamais la suite. J'essaierai de nouveau cet automne en allant sur place. Pour ce qui est de San Spirito, je me souviens d'une fois où nous nous sommes attardés dans le jardin qui se trouve en face, et que celui-ci était occupé par des couples de jeunes bougeois-bohèmes avec leurs enfants. Très joliment vêtus, très calmes, très sexy. Et l'image qu'ils donnaient nous faisait dire (1) ils sont dans la tradition de 68, (2) ils sont meilleurs, mieux accomplis que ce que nous étions à leurs âges. Et cela faisait écho à l'église, et c'était une réfutation vivante de toute thèse décliniste, et cela nous a rendus heureux. (PS On voit de jeunes couples de bourgeois-bohèmes partout, mais c'est à Marseille que nous en avons vu de si bien accomplis, qui leur ressemblaient le mieux.)

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