L'éternité

LE TÉMOIN - Il est facile de reconnaître les personnes qui se rendent à la plage.

LUI - Dans mon enfance, dans ma famille, on disait, À la mer.

ELLE - On les voit qui descendent les rues toutes droites, comme des poissons aveugles.

LE TÉMOIN - Elles portent des bouées, des matelas, des parasols, des masques. Elles sont vêtues de tuniques qui flottent sur leurs maillots.

ELLE - Beaucoup se déplacent en groupes, et dans ce cas, on les voit qui bavardent et sourient. Mais d’autres s’en vont seules et montrent un visage sévère.

LUI - Ce n’est pas un jeu.

LE TÉMOIN - Elles ont loué des chambres, pour une courte période de vacances, dans les immeubles des quartiers intérieurs.

LUI - Elles s’y sont prises plusieurs mois à l’avance, en consultant des catalogues électroniques. Elles ont fait leur choix en fonction du lieu géographique et en fonction des photos qui accompagnaient l’annonce. Elles ont réservé leurs moyens de transport.

ELLE - Et maintenant elles se lèvent aussitôt que possible, le matin, pour se rendre à la plage.

LUI - Pour rejoindre la mer allée avec le soleil.

LE TÉMOIN - Comment se passera le reste de leurs journées, dans la ville écrasée de chaleur ?

LUI - Elles déjeuneront d’une tomate arrosée d’huile d'olive et d’un verre de rosé en regardant la télévision, puis elles feront la sieste une bonne partie de l’après-midi.

ELLE - À l’ombre des persiennes tirées. Elles soigneront leurs coups de soleil.

LE TÉMOIN - Nous autres, le soleil nous fait peur.

LUI - Celle qui est passée devant, celle qui a franchi le seuil, m’attend dans la fraîche obscurité de la tombe.

ELLE - Dans la grotte où on descend trois marches, où on ébranle le marbre qui obstrue la porte, dans l’immense cimetière de Caucade ombragé de cyprès.

LE TÉMOIN - La même obscurité que celle des salles de cinéma où les ouvreuses vous accueillaient avec des lampes de poche qui éclairaient l’arête des marches et le galbe de leurs jambes.

LUI - Elles vous conduisaient ainsi à votre place parmi les autres.

ELLE - D’innombrables êtres silencieux, dont vous aperceviez les profils mais qui, eux, ne vous voyaient pas, tous alignés, la bouche bée, devant l’écran.

LE TÉMOIN - Un écran de toile blanche apparu comme un lac au fond d’une grotte, et à la surface duquel n’auraient cessé de se produire des prodiges.

ELLE - Où les spectateurs immobiles avaient une chance de surprendre, en permanence, jour et nuit, tout ce qui compte, tout ce qu’ils aiment. Des baisers sur la bouche, des attaques de diligences, des larmes.

LUI - Ensemble enfin, nous aurons l’éternité pour regarder ces films.

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