Milonga del Solitario

Un couloir rectiligne desservait des pièces toutes pareilles. Carrées, aux plafonds hauts. Des religieuses les avaient occupées. Le bâtiment avait abrité un couvent, puis le couvent avait été transformé en école. Et cet appartement était celui du directeur. 

La chambre de mon amie se trouvait au fond du couloir. Elle était venue me chercher à l'entrée sur la rue lorsque j’avais sonné. Nous avions gravi les escaliers des étages inférieurs qui desservaient l’école. À cette heure, les salles de classes étaient désertes, elles sentaient la javel, et maintenant je la suivais dans ce couloir. Il nous arrivait d’y rencontrer des personnes de sa famille. Je les saluais. Elles semblaient s’amuser ou au contraire s’inquiéter de me voir, sombre et silencieux comme j’étais. Mon guide me tirait, tâchant d’abréger autant que possible la confrontation. Une fée marraine avait-elle secrètement noué les fils de notre destin ? Je l’ignore. Mais en ce bas monde aucun témoin n’aurait alors misé sur moi. D’autres garçons étaient sur les rangs, qui paraissaient plus dignes de lui plaire. Pourtant, quand nous parvenions à sa chambre, Annie fermait la porte derrière nous, et nous pouvions y demeurer longtemps sans que personne ne nous dérange. Les autres nous avaient oubliés. Et quand enfin je repartais, plusieurs heures plus tard, j’entendais résonner un poste de télévision mais le couloir était vide.

J’évoque un rituel qui a marqué une période de ma vie. Combien de fois s’est-il répété ? Je ne saurais le dire. Nous n’utilisions pas le téléphone, et je n’étais alors qu’un visiteur du soir. Déjà nos vies étaient séparées. Déjà nous avions rompu, ou nous nous étions éloignés. Nos amis n’étaient pas les mêmes, ils ne se connaissaient pas, et nous ne nous montrions presque jamais ensemble. 

Nous écoutions de la musique. Dans cette chambre, nous bavardions, nous fumions des Gauloises sans filtre, nous allumions des bougies et surtout nous passions des disques sur son petit pick-up. Nous écoutions Joan Baez et les Beatles. Nous voulions comprendre les paroles et, comme notre anglais était rudimentaire, nous devions réentendre plusieurs fois les mêmes chansons, parfois en consultant le dictionnaire. Nous finissions par les savoir par cœur, si bien que nous pouvions les fredonner, allongés sur le sol, un coussin sous la tête. Nos mains venaient alors à se frôler puis à s'étreindre. Aujourd’hui, près d’un demi-siècle plus tard, je me suis souvenu qu’il nous arrivait d’écouter aussi un poète et chanteur argentin, Atahualpa Yupanqui. Et j’ai fait jouer sa Milonga del Solitario.

 

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