Aimer Fanny

Quand Madeleine est née, Olivier avait sept ans et je l'ai emmené à la FNAC où il était annoncé que Sempé signerait un nouvel album. L'ouvrage s’intitulait Catherine Certitude et il était le fruit de sa collaboration avec Patrick Modiano. Nous avons fait la queue. Quand notre tour est venu, Olivier s'est adressé au dessinateur. Il lui a dit : "Je voudrais une dédicace pour ma petite sœur qui vient de naître. Elle s'appelle Madeleine". Sempé a écrit la dédicace et il a ajouté un dessin improvisé avec ses feutres sur la page de titre. Celui-ci montrait la jeune danseuse vêtue d’un tutu blanc, qui se tenait bien droite devant le miroir et la barre d’un studio, avec ses lunettes sur le nez. 

Par la suite, j'ai lu ce livre à mes enfants, j’en ai acheté de nombreux exemplaires pour les offrir à d’autres, et je l’ai relu bien des fois pour moi seul. Une des raisons qui font qu’il occupe une place particulière dans ma vie tient à cette rencontre avec Sempé le lendemain du jour où Madeleine est née. Une autre, sans doute, à ce que j'ai cru me reconnaître dans le personnage du père de Catherine

Celui-ci est souriant comme je ne le suis pas, mais à la fois volontaire et rêveur comme il me semble l'avoir toujours été. Il fait des affaires dont la légalité peut paraître douteuse en même temps qu’elles s'avèrent peu rentables. D’ailleurs, tandis qu’il habite à Paris avec son enfant, la mère de Catherine est à New-York où elle tient un cours de danse. Sont-ils séparés ? S’est-elle agacée de son incapacité à trouver un vrai travail ? Se retrouveront-ils un jour, à Paris ou New York ? La situation est bancale, mais les textes et les dessins sont pleins de délicatesse et d'humour ! Et les difficultés qu'il rencontre n’empêchent pas ce monsieur de faire danser sa fille, la nuit, quand personne ne les voit, sur les trottoirs de Paris, et d’ouvrir tout grand sa fenêtre, chaque matin, pour s’écrier par-dessus les toits : “À nous deux, Madame la vie !”

Madeleine n’a pas été danseuse mais elle a joué du violon. Le violon a été la grande affaire de son enfance. Elle passait de longs moments enfermée dans sa chambre, en sa compagnie, et, avec lui, elle avait le pouvoir d’émerveiller ses parents comme toutes les autres personnes, enfants et adultes, qui nous rendaient visite. On l’invitait à nous jouer quelque chose. Aussitôt, sans se faire prier, elle allait chercher son pupitre dans sa chambre. Elle l’installait au milieu du salon, elle y ajoutait une partition. Fanny l’aidait à attacher ses cheveux, qu’elle avait très noirs, comme les siens. Puis elle retournait chercher son violon et son archet, et le concert de cinq ou dix minutes pouvait commencer.

Le violon fut une histoire dans laquelle les fées ont joué leur partie. Mais même les fées ne peuvent pas tout. Quand elle a eu douze ans, Madeleine a soudain beaucoup grandi, et le violon ne s’est plus adapté à son corps de la même manière. Soudain il ne trouvait plus aussi bien sa place entre ses bras et sous son menton. Ses professeurs du conservatoire de Nice nous ont parlé d’une pédagogue qui se trouvait à Paris. Elle s’appelait Héloïse Grenier et était réputée pour faire des miracles en matière de posture, de chant intérieur et de relaxation. Nous avons effectué plusieurs fois le voyage à Paris pour que Madeleine puisse prendre des cours avec elle. Madeleine adorait Héloïse Grenier, encore que les exercices que celle-ci lui prescrivait comme des remèdes, à chaque visite, demandaient à l’enfant d’énormes efforts de concentration, qui lui faisaient pincer les lèvres et craindre parfois de s’évanouir. Et Héloïse Grenier, de son côté, aimait beaucoup Madeleine. 

Un jour celle-ci nous a annoncé qu’une riche famille organisait un stage de musique, dans son château, près de Rambouillet, dont elle serait la directrice pédagogique et où elle avait toute liberté d’inviter un petit nombre d’élèves qu’elle ferait travailler, plusieurs heures par jour, avec les enfants des propriétaires. Tous les participants seraient logés et nourris au château, à titre totalement gratuit. Pour se détendre, ils pourraient profiter de la piscine intérieure, des tennis et même d’une petite salle de cinéma. Enfin, le séjour se terminerait par un concert donné aux familles.

Héloïse a invité Madeleine, qui était la benjamine du groupe. Et Fanny et moi, après avoir erré une semaine dans Paris, avons pu nous rendre au concert de clôture.

Sur l’aire de stationnement, notre petite voiture détonnait parmi les luxueuses berlines des autres parents. J’ai de nouveau pensé au père de Catherine Certitude. Je me suis demandé s’il ne valait pas mieux que je ressorte ma voiture pour aller la cacher sous un arbre, au bord de la route, et que je revienne à pied. Mais non . J’ai pris Fanny par le bras et je l’ai entraînée en lui glissant à l’oreille : “À nous trois, Madame la vie !”

Maintenant Madeleine s’asseyait à côté de l’infirmière, près du lit de Fanny. Chacune des deux jeunes femmes lui prenait une main, la caressait puis lui faisait les ongles en bavardant, les yeux baissés. Maintenant la chimiothérapie avait remplacé l’immunothérapie ravageuse, si bien que Fanny devait s’attendre à perdre ses cheveux. Les infirmières et Madeleine formaient un trio de fées. Fanny s’entretenait avec elles, soir après soir, tandis que j’allais marcher sous les grands arbres du boulevard en écoutant de la musique. Quand je rentrais, on m’annonçait que Fanny se ferait raser les cheveux pour ne pas les voir tomber. Et on me demandait si je verrais un inconvénient à ce que celle-ci ne porte pas de bonnet. Je ne répondais pas, parce que la voix me manquait. Mais j’aurais voulu dire que je savais aimer Fanny.

Commentaires

cedric a dit…
Aimer Christian
Pas mieux que Cédric...

Articles les plus consultés