Andrew perd la boule et la retrouve

Le taxi pose donc Andrew devant l’entrée du jardin botanique. Et c’est là qu’il ne faut pas se tromper. La vieille ville se situe à l’opposée de la place où sont les grilles du parc qui ouvrent sur une allée bordée de grands eucalyptus et devant lesquelles déjà on entend des cris d’oiseaux. (Dans mon esprit, oui, ce jardin botanique pourrait s’appeler le Jardin d’Essais, mais alors Murmur ne serait pas située en Inde.)

La place et le jardin sont écrasés de soleil. Mais aussitôt qu’on pénètre dans la vieille ville, c’est le royaume de l’ombre. Une ombre grouillante de personnes qui se bousculent sans se regarder, où il ne fait pas moins chaud qu’à l’extérieur. Andrew tente de se repérer en tenant son carnet ouvert d’une main qui le ramène plusieurs fois par minute sous son nez. Il se glisse sous tous les porches qu’il rencontre pour consulter Google Maps sur son iPhone. Il ne cesse d’interroger des passants, des marchands debout sur le pas de leurs portes, dont certains lui proposent d’entrer pour boire un peu de thé, ou un soda, pour s’asseoir au moins quelques instants sur un tabouret, tant ce voyageur leur paraît proche de l'apoplexie. Il s’en trouve même un qui s’empare de son poignet pour lui tâter le pouls. Et cela n'empêche pas le voyageur d’être totalement perdu. Et dans ce royaume de l’ombre où il s’égare, voilà qu’en plus il est assailli par des démons.

Ces démons pourraient être représentés par des petits singes qui s’agitent, qui lui sautent sur la tête, sur les épaules, qui lui tirent les oreilles et le nez, qui s’accrochent au revers de son pantalon, qui s’enfuient en ricanant, qui font des cabrioles sur le bord des toits avant de revenir se pendre à son dos. Mais peut-être pouvons-nous nous passer de ces images exotiques, en indiquant seulement qu’il s’agit de doutes qui torturent son esprit. 

Andrew songe d’abord, bien sûr, qu’il ne trouvera jamais à temps la maison du docteur Narendra Singh, que l’avion repartira tout à l’heure sans le médicament et que le petit Tom risque, hélas, d’en mourir. Puis, la minute d’après, son idée est que Maïa lui a tendu un piège et qu’il est en train de s’y précipiter la tête la première. Celle-ci fait l’aimable au téléphone, mais en réalité elle lui en a toujours terriblement voulu. Elle le hait. Et, en fait de médicament, c’est de la drogue qui l’attend chez le docteur Singh, un complice de Maïa bien sûr, une drogue que lui-même s’apprête à transporter. Sur la piste de l’aéroport, une voiture de police l’attendra. Les feux du véhicule s’allumeront en plein jour, le véhicule se dirigera vers lui. Deux doigts sur le bord de la visière du képi, les policiers lui demanderont de lever les mains. Ils le fouilleront. Ils ne tarderont pas à découvrir la substance illicite, et alors, après un jugement expéditif, il sera jeté en prison pour les vingt ans qui viennent. Quel âge aura-t-il quand il en sortira, disons avec les remises de peine ? Le voilà en train de calculer. Mais déjà un autre démon intervient pour déclarer que ce scénario n’a pas de sens. Que, mis à part les bijoux que Maïa confectionne et qu’elle s’efforce de vendre aux touristes de l’île, la pension qu’Andrew lui verse constitue l’essentiel de ses revenus. Quel intérêt aurait-elle donc à ce que celui-ci soit emprisonné ?

L’argument semble décisif. Pourtant voilà que le précédent démon revient à la charge. Il dit : “Nous semblons oublier que Maïa a un nouveau compagnon, qui est pilote d’avion, peut-être même propriétaire de sa petite compagnie, et que, par conséquent, elle n’a peut-être plus besoin de cette maigre pension qu’Andrew lui verse avec, souvent, des semaines de retard, si bien qu’elle préfère s’en passer, ce qui lui donne l’occasion de se venger de lui en lui donnant à transporter de la drogue, sans qu’il le sache, et en le dénonçant à la police pour que ses agents viennent le cueillir sur la piste d’envol.”

Comme on entendait tout à l’heure les cris des oiseaux du jardin botanique, voilà qu’on entend à présent un autre démon qui rit à se tordre et qui jacasse : “Vous inventez des choses bien compliquées. Mais vous savez, au fond de vous, que la réalité est plus simple, hélas, et c’est ce qui la rend cruelle. Le prétendu médicament que notre ami va transporter (mais oui, vous finirez par trouver la maison du médecin, ne vous inquiétez pas, vous êtes presque arrivé), ce ne sera pas de la drogue mais plus modestement de l’eau sucrée. Une fiole d’eau sucrée pour deux mille dollars, vous imaginez la jolie somme à se partager ? Et rien n'empêche que la demande se renouvelle dans une semaine ou dans un mois.”

Et ainsi que le méchant démon l’avait annoncé, voilà que soudain, comme par enchantement, Andrew se trouve devant la maison du médecin. Le nom de celui-ci est gravé sur une plaque de cuivre. Celle-ci indique en outre que le cabinet se trouve au deuxième étage. Le voyageur y grimpe par de larges escaliers, sa veste, sa chemise et ses pantalons trempés de sueur. La porte est entrouverte. Il la pousse et il entre. Il découvre un comptoir derrière lequel s’élève une paroi formée par un meuble à tiroirs. Le comptoir et le meuble à tiroirs sont faits du même bois sombre qui sent le poivre. La lumière est insuffisante. Une personne petite, en blouse blanche, se glisse derrière le comptoir au moment où le visiteur fait son entrée. Elle porte une masque chirurgical bleu, et sans consulter aucun papier (le comptoir est vide comme celui d’un marchand de tissus, prévu pour y dérouler les larges rouleaux), elle prononce le nom d’Andrew.

“Vous venez chercher le médicament préparé par le docteur Singh ?”

Andrew acquiesce, et la personne se retourne à demi vers les tiroirs. Elle en ouvre un, sans le regarder, au dessus de sa tête. Elle y plonge la main et en ressort un petit flacon de verre qu’elle pose sur le comptoir.

Dans un anglais teinté d’un fort accent local, elle ajoute: “Le docteur Singh a dit que ce sera deux mille dollars.”

Andrew tarde à répondre. Son regard reste levé vers le meuble qui dresse sa paroi austère jusqu’au plafond. Des tiroirs de différents tailles s’y alignent par dizaines. Il les balaye du regard et constate avec stupéfaction qu’aucun ne porte la moindre étiquette. Il songe vaguement à protester, à demander une explication. Car enfin, comment être certain que le flacon que cette personne lui remet est bien celui destiné à son petit garçon. Mais déjà sa main droite a plongé dans la poche de sa veste d’où elle sort une liasse de billets qu’elle pose sur le comptoir, et sa main gauche en même temps s’empare du flacon. 

Le voyageur salue, se retourne et le voilà parti.

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