Deux boîtes et un dossier

Un restaurant vietnamien a remplacé l'épicerie qui se trouvait au bas de mon immeuble. J'y ai dîné d'un plat de bœuf à l'oignon accompagné de riz et de deux bières. Quand j'en suis ressorti, il faisait nuit. J'ai marché longtemps avant de redescendre vers la rue Verdi. Les passants se faisaient rares, les voitures aussi. Je me disais que l'obscurité me protègerait peut-être. La clé a tourné dans la serrure. Je me suis servi un verre de whisky à la cuisine, et je suis allé le boire sur un fauteuil du salon. Depuis le décès de Fanny, j'avais évité de déranger les choses. Mais j'étais revenu d'Arma di Taggia avec l’intention de mettre les mains dans ses affaires personnelles. Je savais à peu près où chercher, il n’y avait pas mille endroits. Mais d’abord, il fallait que je dorme. 

Je suis allé dans notre chambre et j’ai ouvert le lit de mon côté habituel. Je me suis dévêtu et je me suis glissé sous les draps. Chaque soir, je lui disais : "Nous allons passer encore une nuit ensemble." Et chaque matin, au réveil, je lui disais : "Nous avons passé encore une nuit ensemble." Et souvent, elle me répondait : "Quand je dors, c’est comme avant, je ne suis plus malade." Longtemps nous avons dit que nos nuits étaient paisibles, ensuite elles ne l’ont plus été. Fanny se réveillait et prenait des médicaments que l’infirmière avait disposés en un endroit précis de sa table de chevet. Je l’ai vue en prendre une poignée à la fois, et le temps qu’ils fassent effet, il fallait qu’elle se taise et qu’elle regarde la télévision en tentant de contrôler sa respiration, comme l'infirmière lui avait appris à faire. Et comme je m’étais réveillé, elle me disait : "Va dormir dans l’autre chambre, tu as besoin de te reposer." Mais pas une fois je ne suis allé dormir ailleurs que près d’elle. Pas une fois je n’ai gaspillé le moindre moment d’une seule nuit ensemble. Au pire j’allais me tenir debout derrière la fenêtre du salon, à regarder la rue. Et alors je me souvenais de cette phrase qu’on voit s’afficher sur l’écran de Nosferatu le vampire, qu’elle aimait répéter quand une situation devenait louche, et qui dit : Une fois passé le pont, les fantômes sont venus à ma rencontre. Et cette fois encore je me suis réveillé au milieu de la nuit, et cette fois encore je me suis levé. Mais, à présent, j’étais seul.

Au fond du placard qui lui servait de garde-robe, je me suis baissé, j’ai étendu les mains en aveugle sous les étoffes qui pendaient, et j’en ai retiré une boîte de chaussures qui n'était pas à sa place parmi les autres. Je suis allé l’ouvrir sur la table du salon et tout de suite j’ai compris que les photos qu’elle contenait ne concernaient que nous. Depuis la naissance d’Olivier, Fanny avait fait des milliers de photos parmi lesquelles beaucoup étaient ensuite tirées sur papier, qu’elle collait dans de luxueux albums, et auxquelles elle ajoutait des mentions précises de dates et de lieux. Elle a rempli ainsi une dizaine de grands albums que Madeleine en particulier ne manque pas de feuilleter, qu’elle montrait déjà à ses camarades de classe, qu’elle montre maintenant à son mari et qu’elle ne manquera pas de montrer bientôt à la petite Cécile. Ces photos étaient presque toutes en couleurs, tandis que celles qui se trouvaient dans la boîte étaient en noir en blanc. Elles étaient plus anciennes et ne concernaient que l’histoire de notre couple. J’en ai fait glisser quelques-unes entre mes doigts, et c’était comme si tout le passé m’était soudain rendu. J’ai refermé la boîte mais cette fois je l’ai laissé bien en vue sur notre table. 

Puis je suis retourné dans la chambre, et là j'ai ouvert son semainier. De nouveau j'ai avancé les mains, de nouveau j'ai tâtonné dessous et derrière les épaisseurs de linge, et de nouveau j'ai ramené un trésor. Cette seconde boîte était plus large. Je l'ai transportée dans le salon et je l'ai ouverte. Il y avait là toutes les lettres que je lui avais écrites depuis toujours, des cartes postales, des poèmes, des nouvelles tapées à la machine. Ces papiers étaient pliés, ficelés, épinglés avec soin. Et ils me disaient que rien venant de moi n'avait jamais été négligé par elle. 

Enfin, il me restait à plonger une troisième et dernière fois. Je suis retourné au semainier et, de sous ses pulls, ses chaussettes et ses culottes, j'ai ressorti un dossier en carton bleu, fermé avec des élastiques. J'ai tiré les élastiques, j'ai écarté les rabats, et tout de suite j'ai su que j'avais fait bonne pioche. Il contenait une vingtaines de feuillets écrits de nos deux mains, avec des feutres de couleurs différentes. C'étaient les brouillons des trois chansons que nous avions écrites ensemble, pour répondre à la commande de Georges Béalu et qui, depuis bientôt quarante ans, nous valaient une rente.

Commentaires

Je me laisse glisser au fil des mots... émotions, images... le cadeau est très beau.

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