Frère et sœur

Le congrès du PCF s’était tenu du 13 au 17 décembre. Puis était venue la période de fêtes. En janvier, j’étais instituteur stagiaire dans une école des quartiers ouest, à Caucade. Un après-midi, quand mes élèves sont sortis, je l’ai vue qui se tenait debout, au milieu des parents. Elle m’attendait. Il faisait froid et elle portait une veste en peau de mouton que je ne lui connaissais pas. Cela m’a rendu jaloux. Puis, elle m’a dit : “Tu as ta voiture, tu peux m’emmener faire un tour ? 
-- Et ton VéloSolex ? 
-- Il est là. Tu me ramènes ici, tout à l’heure, et je rentre avec.” 
La promenade en voiture a duré jusque tard dans la nuit. Quand nous sommes revenus à l’école, je n’ai pas voulu la laisser repartir seule sur son Solex. Je l’ai suivie en voiture, très lentement, dans les rues désertes. Elle conduisait d’une main, le col de sa veste relevé jusqu’aux oreilles. Elle avait trouvé moyen d’allumer une cigarette encore. Et elle tremblait de froid. J’ignorais alors que c’était la toute dernière fois que je la ramenais chez ses parents. Plus tôt, dans la voiture, elle m’avait dit : “Tu sais, je crois que les communistes sont fous. Il faut nous enfuir de ce parti à toute vitesse.
-- Que s’est-il passé ?
-- Il s’est passé que c’est tout juste s’ils ne m’ont pas proposé une place au Comité central. On m’a présenté aux gens les plus importants, même à Roland Leroy. Et toutes ces personnes semblaient connaître mon histoire. Elles disaient que j’avais abandonné mes études pour travailler en usine. Elles pensaient que j’avais fait cela par passion politique, pour mieux servir la Cause. Elles me regardaient comme une sainte. Peut-être parce que je porte les cheveux courts, elles me prenaient pour Jeanne d’Arc. On m’a même laissé entendre que je pourrais devenir une dirigeante nationale de l’Union des Femmes Françaises. Je n’en fais même pas partie. Tu me vois en dirigeante de l’Union des Femmes Françaises ? Je préfère mourir.
-- Et ton père ?
-- Il était là. Comme chaque fois que nous sommes en public, il a fait semblant de ne pas me voir. Mais je crois que c’est lui qui manigance tout. Des camarades me disent qu’il est fier de moi. Je ne veux pas le croire. Ce serait bien la première fois.
-- Et pour le reste ?
-- Pour le reste, j’ai rencontré un étudiant américain qui a été très gentil avec moi. Il m’a écouté, il m’a parlé. Il avait l’air d’un être humain. Tu ne m’en veux pas ?
-- Je suis triste chaque fois qu’un autre garçon est gentil avec toi, et je ne peux pas m'empêcher en même temps d'en être heureux. Il a été vraiment gentil ? Ne m’en dis pas davantage.
-- Vraiment gentil, je t’assure. Il t’aurait plu. Il m’a dit, avec son accent américain, que les communistes ne veulent pas faire la révolution, tu sais. Que c’est des mensonges. Qu’ils ne veulent pas supprimer le capitalisme. Ils veulent juste que les intellectuels occidentaux continuent de se dire communistes et qu’ils n’aillent pas trop voir ce qui se passe dans les pays du bloc de l’Est. En France, leur but est de prendre le pouvoir dans le maximum de mairies. Ils y font de l’assez bon travail, d’ailleurs. Et cela leur permet de financer la presse du parti. Et cela leur a permis de financer la construction du bunker pharaonique, place du Colonel-Fabien, qu'ils ont commandée à Oscar Niemeyer.
-- Tu es sûre que ce n'était pas un agent de la CIA, ton ami ?
— Peut-être bien, après tout.
— Tu vas quitter le parti ?
-- D’abord il faut que je quitte l’usine… Non, ne me propose pas, s’il te plaît, d'aller vivre avec toi. Cela n’a pas de sens. Tu es avec cette fille. Je l’ai vue. Elle te plaît. Ne mens pas. Juste tu m’embrasses et tu me fais faire un tour encore, je t’en prie, si tu n’es pas trop fatigué, si je ne t'embête pas, jusque dans un endroit d’où l’on verra la mer. J’adore être avec toi.”
Et nous sommes allés voir la mer, dans la nuit, du haut de nos collines, sans quitter la voiture. Quelqu’un osera-t-il prétendre qu’il est permis d’attendre mieux de la vie ? Mieux que cette amitié, que cette douceur ? Si le bon Dieu, à la porte du paradis, nous avait demandé ce que nous étions l’un pour l’autre, Fanny aurait répondu : “Il est mon frère” et j’aurais répondu : “Elle est ma sœur”. 
Cela n’a pas duré toujours. Quand nos enfants sont nés, nous sommes devenus tout à fait autre chose. Nous avons pris notre rôle au sérieux. Mais nous n’avons jamais oublié ce que nous avions été alors. Amant et amante. Frère et sœur.

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