Il avait 16 ans

Olivier avait alors seize ans, et je me souviens qu'il avait emporté de Nice Illusions perdues d'Honoré de Balzac. Ce roman est le plus vaste de tous ceux de la Comédie humaine. Marcel Proust le considère comme le plus réussi. Et il raconte l'histoire de Lucien de Rubempré, jeune provincial avide de gloire littéraire qui part à la conquête de Paris. Or, nous avions à l'esprit qu'Olivier passerait son bac à la fin de l'année suivante, et que, tout de suite après, il serait dirigé vers les classes préparatoires des grandes écoles parisiennes. Il le savait aussi. Et pendant tout le temps qu'a duré ce séjour, il a lu les quelques centaines de pages de ce roman, sans hâte, avec le même sérieux et une égale attention. Le gros volume l'accompagnait partout. Là où il se trouvait, il l'ouvrait et en reprenait la lecture. Son attitude montrait qu'il avait une claire conscience de la bataille qu'il lui faudrait bientôt livrer loin de nous, dans un cadre universitaire où il serait confronté à des élèves aussi brillants que lui mais dont la plupart seraient issus de milieux sociaux très différents du nôtre, qualifiés de "largement supérieurs", au sein desquels ils auraient acquis une aisance, une assurance, des codes qu'il ne possédait pas. Nous savions comme lui qu'il en sortirait vainqueur, mais il nous était pénible d'imaginer par quelles péripéties il lui faudrait passer, quelles blessures, quels revers, il lui faudrait endurer pour cela. Il s’y préparait comme un jeune moine formé aux arts martiaux, lui qui, tout enfant, avait appris de l’escrime ce que l'école n'apprend pas.  

Madeleine avait neuf ans et, pour elle, la grande affaire était de jouer du violon. Elle avait commencé d'apprendre à l'âge de quatre ans. Ses professeurs l'avaient toujours trouvée merveilleusement douée, et elle n'était jamais si fière que lorsqu'elle s'en allait au conservatoire de Cimiez, la boite de son violon tenue d'une main et l'autre accrochée à la main de sa mère, de son frère ou la mienne. Mais, chaque été, quand nous partions en vacances, nous l'autorisions à quitter son instrument, ce dont elle était heureuse mais qui ne lui en donnait pas moins, à certains moments de la journée, le sentiment qu'il lui manquait quelque chose. Nous nous ennuyions un peu. Et c'est alors que nous avons entendu parler à la radio d'une exposition qui se tenait à Dijon. Celle-ci était consacrée à Balthus et, plus précisément, aux œuvres que le peintre a produites entre 1953 et 1961 alors qu'il habitait au château de Chassy, dans la Nièvre.

Fanny et moi connaissions Balthus pour avoir vu des reproductions de ses tableaux dans des livres. Et ils nous avaient séduits. La manière en était toute contemporaine, en même temps qu'étonnamment figurative, d'une clarté à la fois dure et limpide dans laquelle Fanny m'avait appris à reconnaitre l'influence de Piero della Francesca, un maître qu'elle avait étudié, qu'elle aimait par-dessus tout, et dont, un été, elle nous avait entraînés, Antoine, Isabelle et moi, à admirer en sa compagnie la Légende de la Vraie Croix, au bout d'un voyage que nous avions fait ensemble, en voiture, jusqu'à Arezzo, où l'œuvre est peinte à fresque sur les murs d'une chapelle Bacci, au cœur de la basilique San Francesco. Pour moi, c'était plutôt le caractère romanesque de ses tableaux qui excitait ma curiosité, en tant que chacun montrait une seule image autour de laquelle il paraissait possible, et même inévitable, de construire une histoire. Le caractère érotique de ces scènes ne nous échappait pas, mais il nous suffisait qu'elles soient peintes dans un style hiératique, qu'elles répondent à une haute exigence formelle, pour qu'à nos yeux la morale soit sauve, et que nous ne refusions pas de les montrer à nos enfants. 

Un beau matin, nous avons pris la voiture et parcouru les cent kilomètres qui nous séparaient de Dijon. Là-bas, nous n'avons eu aucun mal à trouver le Musée des Beaux-Arts. Il n'y avait pas grand monde. Nous avons passé un long moment à circuler dans les salles.  Madeleine s'amusait des jeunes filles que montraient les tableaux et dont elle essayait, en passant, d'imiter certaines poses. Olivier, à son habitude, ne disait rien, mais il observait tout avec le même sérieux, la même attention qu'on le voyait mettre à lire son roman de Balzac. Comme lui, nous nous taisions. Fanny, tout au plus, quand nous nous trouvions l'un près de l'autre devant le même tableau, d'un geste de la main, me désignait un point de fuite, une diagonale. Puis, avant de partir, nous avons fait un détour par la librairie du musée. Nous avons regardé des livres. Parmi eux se trouvait le catalogue de l'exposition. Olivier était occupé à le feuilleter. Nous nous sommes approchés de lui dans son dos, Fanny et moi ensemble, et sans se retourner, il a dit : "Vous voulez bien me l'offrir ?" Fanny a pris le livre. Elle l'a payé à la caisse et elle le lui a remis. 

Plus tard dans la voiture, Madeleine a voulu nous régaler de son jeu favori qui consistait à fredonner, chacun à son tour, les premières mesures d'une chanson dont les autres devaient deviner le titre. Elle se tenait debout entre sa mère et moi. Elle arbitrait, elle insistait, cela pouvait durer des heures, elle trichait éhontément, il lui manquait trois dents sur le devant de la bouche, et plus nous protestions, plus cela la faisait rire. Son frère voulait bien faire mine de participer, il commençait avec nous, mais il n'aimait pas qu'on triche, il était le premier à abandonner, il se reculait sur la banquette arrière et regardait par la vitre. À quoi songeait-il ? 

Enfin, comme le soir tombait, j'ai dit à Madeleine : "Maintenant, tu vas te taire un peu et me laisser écouter une chanson !" J'ai introduit dans le lecteur une cassette et la guitare s'est fait entendre, puis la voix de Bob Dylan. Comment m'était-il venu à l'idée d'écouter avec eux, dans l'habitacle intime de cette voiture, Girl of the North Country ? J'avais beaucoup écouté cette chanson à l'époque où Fanny et moi étions séparés. La jeune femme à laquelle je pensais alors n'habitait pas au nord, près du lac Michigan, Where the winds hit heavy on the borderline, mais dans la même ville que moi, la plus grande partie de l'année, ce qui n'empêchait pas que je me demande si elle m'avait oublié, tandis que moi, je priais pour elle tous les jours, In the darkness of my night, / In the brightness of my day. Si bien que plus tard, une sorte de pudeur m'avait empêché de beaucoup l'écouter à côté de mes enfants. 

Je n'aurais pas su dire si Olivier l'avait entendue deux fois en ma présence. Pourtant, ce soir-là, sur la route, je l'ai surpris en train de la fredonner derrière moi, du bout des lèvres. J'ai tourné les yeux vers le rétroviseur, et j'ai vu qu'il en prononçait les paroles avec exactitude, un couplet après l'autre, sans en omettre aucune. J'en ai été ému. "Mais tu connais les paroles de cette chanson, lui ai-je dit. Tu les sais mieux que moi ?" Il m'a répondu que oui en hochant la tête, sans me regarder, les yeux toujours tournés vers le paysage. Et nous avons laissé la chanson se dérouler sans plus rien dire. Et alors je me suis souvenu qu'il entrait dans l'âge où j'avais connu sa mère.

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